Danilo Montaldi: Italie, juillet 1960

Dix travailleurs tués lors de manifestations de rue ; l’annulation du congrès du MSI1 à Gênes ; des manifestations qui éclatent dans plusieurs villes; la chute du gouvernement Tambroni, soutenu par les voix fascistes; son remplacement par le gouvernement Fanfani, « leader » de la gauche démocrate chrétienne2. Tel est le bilan apparent des journées de juin et juillet en Italie3

Une victoire de l’antifascisme ?

Il serait faux de s’arrêter à ce constat, car derrière ce bilan se cache un enseignement infiniment plus profond que celui que les partis de gauche ont bien voulu tirer. Au cours de ces événements s’est révélée une force entièrement nouvelle: cette force, qui a bousculé aussi bien les projets de la bourgeoisie que ceux des partis de gauche, c’est la masse de la jeunesse ouvrière et étudiante. C’est désormais vers elle que s’oriente l’effort de propagande et de formation des groupes qui se sont éloignés des organisations politiques traditionnelles pour appliquer et diffuser une conception réellement socialiste de la lutte ­politique.

C’est l’annonce qu’un congrès du MSI avait reçu l’autorisation de se tenir à Gênes qui a déclenché le mouvement de juillet.
Cette autorisation accordée aux fascistes était d’abord un acte de remerciement pour le soutien apporté par le MSI au gouvernement Tambroni. Mais au-delà, il s’agissait pour la majorité au pouvoir de se livrer à une expérience dont la population génoise devait être le cobaye. Gênes est une des villes les plus rouges du pays. Littéralement occupée (en 48 heures) par d’anciens partisans et des ouvriers en armes lors de l’attentat fasciste contre Togliatti, le 25 juillet 1948, Gênes est un port dans lequel les luttes ont souvent outrepassé les consignes des directions syndicales. Il s’agit donc d’une réalité significative à partir de laquelle il est possible de généraliser à l’échelle du pays entier.

En autorisant un congrès fasciste à Gênes, la majorité gouvernementale entendait donc prendre la température du pays et démontrer qu’une ouverture vers ­l’extrême-droite fasciste était possible sans avoir à craindre une réaction de la ­population.

Cette « expérience » a été menée par un gouvernement qui entendait continuer la politique de rationalisation de la production et de renforcement de l’État amorcée en 1953. En prenant des mesures pour accroître la consommation – réduction du prix de l’essence, développement de la vente à crédit –, en encourageant les nouvelles méthodes d’exploitation du capital, en favorisant en même temps la ­cléricalisation de la vie publique et le contrôle sur les travailleurs au moyen de toutes sortes d’organismes privés et de structures politiques ou publiques, le gouvernement Tambroni se présentait comme un gouvernement de « trêve sociale » et de techniciens, qui se bornait à développer d’une façon un peu plus ferme et engagée la politique des gouvernements précédents.

Cependant, ni les frigidaires ni le contrôle exercé par les différentes paroisses ne sont parvenus à empêcher la lutte des classes. Entre 1953 et 1958 ont surgi nombre de grèves que les centrales syndicales se sont bien gardées de coordonner et d’unifier. Après 1958, si la tension sociale semblait avoir diminué, des mouvements sporadiques, imprévus et violents continuaient pourtant d’éclater ici et là: les ouvriers du Nord, les mieux payés, occupèrent des usines à plusieurs reprises, tandis que les paysans du Sud manifestaient, se battaient contre la police, occupaient des mairies, et accueillaient à coups de pierres les députés venus pour les calmer4.

Les événements de Gênes s’inscrivent donc dans une période marquée par ­l’absence de grands mouvements sociaux, mais traversée de luttes locales très dures. »

Le 25 juin, des étudiants, des professeurs, des jeunes organisent un meeting de protestation contre la tenue du congrès fasciste, prévu pour le 2 juillet. La réunion a lieu sur une place où se retrouvent habituellement les dockers et les marins. La police arrive et charge. Les sirènes des voitures de la brigade d’intervention rapide alertent les dockers au travail et les ouvriers des usines voisines, qui accourent armés de crochets et de barres de fer pour défendre les étudiants. C’est à partir de là que s’organise, en dehors des partis et des syndicats, une véritable unité entre les ouvriers et les étudiants, pour « faire quelque chose de concret, d’efficace ». En effet, les organisations de gauche, qui donnent à leur campagne contre le congrès un ­caractère strictement légal, se bornent à répéter des slogans antifascistes et à voter des motions pour demander au gouvernement de bien vouloir interdire le congrès. Les plus jeunes ne mettent pas longtemps à constater les carences des organisations. Le 26 juin, une délégation de jeunes et de petites organisations d’opposition se mettent en rapport avec des hommes qui avaient joué pendant la Résistance un rôle déterminant, mais qui étaient entrés en conflit après-guerre avec la ligne des partis de gauche et s’étaient retirés depuis des années de toute activité politique. En règle générale, les étudiants s’adressent directement aux ouvriers, en ignorant complètement la structure syndicale officielle.

Le 28 juin néanmoins, les partis de gauche, qui ont eu le temps de se concerter, annoncent pour le 30 une grève à Gênes et à Savone. La grève se prépare, tandis que 15 000 policiers sont concentrés à Gênes. Les organisations de gauche tiennent un meeting auquel assistent 30 000 personnes ; un député socialiste, emporté par sa propre éloquence, y promet d’abandonner son immunité parlementaire et de « descendre dans la rue, comme tout le monde ». La gauche officielle est cependant décidée à faire en sorte que la journée du 30 juin se déroule dans le calme, sans « provocations ». Au même moment, les « provocateurs » se rassemblent: ce sont des groupes d’étudiants, d’anciens partisans, des communistes dissidents, des anarcho-syndicalistes. L’élément nouveau ici, ce n’est pas tant que ces militants se ­réunissent, mais que les jeunes et les travailleurs se rassemblent en vue d’une action commune.

La grève générale donne lieu à des affrontements extrêmement violents entre les policiers et les manifestants qui se battent à coups de pierres, de boulons et de barres de fer. Parmi les manifestants, les plus décidés et les plus violents sont également les plus jeunes. Les dirigeants syndicaux et politiques s’efforcent de ramener le calme. Le président de l’Association nationale des partisans italiens (ANPI) ­intervient personnellement. Les manifestants se retirent: tous regrettent le manque d’armes, tous réclament l’intervention des partisans. Le lendemain (1er juillet), alors que les leaders officiels ont disparu et qu’aucune manifestation n’est prévue, la grève se poursuit spontanément. Pour étouffer le mouvement, la CGIL diffuse un communiqué annonçant que des tractations sont en cours et que le congrès va