Bruno Cartosio: La réception de la culture afro-américaine en Italie

À peu près en même temps que la culture underground et les modèles littéraires et existentiels des beat, d’autres images, d’autres signes forts étaient en train d’arriver des États-Unis: ceux qui avaient pour fond la question afro-américaine. En vérité, des textes et des photos des luttes contre la ségrégation raciale avaient commencé à paraître dans la presse italienne bien avant la fin des années 1950. Beaucoup de gens avaient alors découvert que dans des États qui avaient pour noms Géorgie, Alabama, Louisiane, Mississipi (entre autres), les autobus étaient divisés en secteurs dévolus respectivement aux Noirs et aux Blancs; que les toilettes publiques et les salles d’attente étaient séparées selon le même principe; que dans les cinémas ou les tribunaux, le public blanc ne se mélangeait pas au public noir; qu’il y avait des hôtels, des bars et des restaurants dans lesquels les Noirs ne pouvaient pas même entrer, et que dans les autres, les zones réservées aux Blancs et celles réservées aux Noirs étaient rigoureusement étanches. Les écoles étaient bien sûr ségréguées et les universités d’État étaient interdites aux Noirs.

La « ligne de partage des couleurs », selon l’expression de l’historien afro-américain W. E. B. Du Bois1, continuait à compartimenter la vie quotidienne aux États-Unis. Même au Nord, où tous les espaces publics étaient officiellement « mixtes », la ségrégation de fait persistait, en particulier pour l’accès au logement. Les villes étaient donc toutes divisées selon des critères raciaux, et les suburbs – ces banlieues pavillonnaires entourées de verdure que l’on voit dans tant de films hollywoodiens – demeuraient exclusivement blancs.

La population afro-américaine avait commencé à se rebeller contre la ségrégation raciale (inventant pour l’occasion des moyens d’action qui allaient faire date) grâce à la mobilisation des communautés: les gens ordinaires des villes et des villages du Sud tenaient des assemblées bondées dans des églises, organisaient de longues marches de protestation, orchestraient le boycott des transports publics et faisaient des sit-in dans les bars, les restaurants et les lieux publics où sévissait la ségrégation. Ils se faisaient insulter, frapper, incarcérer, parfois tuer par des racistes blancs ou par la police.

Plus encore que les rares comptes rendus dans les journaux, les photos frappaient les esprits. On y voyait des enfants et des adultes noirs tués dans les dynamitages racistes de leurs maisons ou de leurs églises, des manifestants non violents agressés à coups de bâtons et de fusils, avec des chiens et des canons à eau, des prisons pleines de manifestants. Mais on commençait aussi à entendre parler du boycott des autobus, qui durait parfois depuis plus d’un an (comme à Montgomery, Alabama, en 1956) et des liens, étranges à nos yeux, entre le mouvement antiségrégationniste et les pasteurs des Églises baptistes noires. Car de jeunes pasteurs, qui avaient nom Martin Luther King ou Ralph Abernathy, avaient pris la tête des luttes et de leur organisation. À partir de 1960 arrivèrent les images des premiers sit-in: de jeunes Noirs, assis au comptoir d’un bar, insultés, salis, battus, et arrêtés pour avoir occupé l’espace « réservé aux Blancs ». Rapidement, les sit-in se comptèrent par centaines dans tous les États du Sud. Un certain nombre de jeunes Blancs avaient commencé à se joindre aux Noirs lors de ces sit-in dans les lieux publics, mais aussi dans les freedom rides 2 qui revendiquaient la déségrégation dans les transports inter-États et les gares, ou dans les campagnes pour les droits civiques et le droit de vote des Afro-américains.

Les acteurs de cette première décennie de mouvement étaient, mis à part les prêtres, de petites gens et des étudiants. Exactement comme ceux qui, en Italie, découvraient avec un intérêt extrême cet autre visage, encore presque inconnu, de l’Amérique. Alors que les beatniks incarnaient un refus individuel et, par bien des aspects, intellectuel (comme en témoignaient leurs récits, leurs poèmes et leurs vies de bohémiens*), les Noirs apparaissaient comme un phénomène social de masse. Dans cette Amérique de la Guerre froide, cette Amérique bigote que rejetaient les beat, les Noirs étaient devenus l’unique mouvement populaire de contestation. Cette spécificité aurait peut-être dû faciliter la compréhension du mouvement Noir en Italie, mais ce ne fut pas le cas. Bien sûr, il jouissait d’une sympathie immédiate de la part des jeunes, des ouvriers, des intellectuels, des militants de gauche. Mais, même s’il se dressait de toute évidence contre un système infâme, il ne possédait aucun des traits « politiques » qui caractérisaient tous les mouvements de gauche en Italie et en Europe. Ses références théoriques et idéologiques, lorsqu’elles se laissaient déceler, avaient pour nom Gandhi et Tolstoï plutôt que Lénine. Les modalités mêmes de la contestation – du choix de la non-violence au rôle des pasteurs baptistes et méthodistes – suscitaient beaucoup de perplexité. Toutefois, la générosité et, pour ainsi dire, l’héroïsme de cette première phase de lutte étaient tels que l’adhésion ne pouvait que l’emporter.

The Wall Between 3 d’Anne Braden est un livre important et beau, même s’il est aujourd’hui tombé dans l’oubli. Il donne à voir de façon assez exemplaire le contexte de l’époque. Anne Braden et son mari, militants blancs de la « vieille gauche » dans le Sud, avaient aidé une famille noire, les Wade, à acheter une maison dans un quartier blanc. Le livre raconte, outre cette histoire, les épisodes de violence et l’odyssée judiciaire à laquelle furent confrontés les Braden et leurs amis 4. Mais une fois de plus, et sans rien ôter à leur grand courage personnel et politique, ni aux conséquences qu’ils eurent à subir en tant que « renégats », c’étaient encore des Blancs qui faisaient le récit de leur action contre la ségrégation imposée aux Noirs. Les Noirs n’avaient pas encore d’expression propre (si ce n’est comme auteurs de romans et de poésie) et les maisons d’édition italiennes s’intéressaient davantage au « problème noir » en tant qu’il autorisait une critique de la société nord-américaine blanche qu’aux Noirs en tant que sujets de leur propre émancipation.

Même des livres comme America allo spechio de Gianfranco Corsini, America 1962 de Giorgio Spini et Dialogo sulla societa americana de Roberto Giammanco 5, qui furent tous déterminants à divers titres pour « comprendre l’Amérique », témoignent de cette préoccupation: il s’agissait davantage d’expliquer le fonctionnement de la Grande Machine que de partir de la contestation noire elle-même, de ses acteurs et des contenus qu’elle véhiculait, pour en comprendre la structure de l’intérieur. En tout état de cause, l’intérêt du monde de l’édition pour les mouvements sociaux américains était encore plutôt rare et relativement générique. Cette situation allait se modifier radicalement, et rapidement, dès le milieu des années 1960.

Pour les lecteurs des Quaderni piacentini (en quatrième de couverture figurait la liste des 34 librairies qui diffusaient la revue dans 20 villes d’Italie, sans compter les abonnés), le long dossier confectionné par Renato Solmi dans le n°25 de ­décembre 1965 constitua un point de bascule. À partir d’articles et de récits de ­provenances diverses, écrits par différents auteurs (au nombre desquels figurait ­encore Anne Braden), il avait rassemblé les 90 pages d’information les plus intéressantes qu’on ait pu lire jusque-là en Italie au sujet du « mouvement de libération des Noirs du Sud » et de ses rapports avec les Social action movements. Il est difficile d’évaluer le nombre de personnes pour qui, dans la nouvelle gauche italienne naissante, la lecture de ces pages a été décisive, mais ils furent probablement nombreux. Grâce à la lecture de Solmi beaucoup prirent l’habitude de se procurer, par l’entremise d’amis, de parents ou de correspondants qui revenaient d’Amérique, des documents de première main. Ainsi, malgré la rareté des sources originales disponibles dans les bibliothèques, malgré le manque de traductions et d’ouvrages italiens, cette recherche « directe » allait, en l’espace de quelques années, produire ses premiers résultats à l’Université: quelques séminaires dans les facultés occupées en 1967-68, puis à partir de 1969-70, les premiers mémoires de recherche « sur les Noirs ».

 

La seconde phase des luttes afro-américaines s’ouvrit au milieu des années 1960, lorsque le mouvement contre la ségrégation et pour les droits civiques, qui avait été jusque-là essentiellement circonscrit au Sud, s’étendit à tous les grands ghettos métropolitains du pays et bascula de la contestation non violente au soulèvement de masse. C’est en 1963-64 que se joua, pour ainsi dire, cette transition: les désordres gagnèrent aussi bien Birmingham et Savannah, au Sud, que Chicago, Philadelphie ou New York; mais entre 1965 et 1968, ce sont les grandes métropoles et leurs ghettos qui en furent les acteurs exclusifs. Et en 1968, l’assassinat de Martin Luther King à Memphis (Tennessee) déchaîna la dernière grande vague de révoltes noires dans plus de cent villes, grandes et petites, des États-Unis.

Les changements qui avaient affecté le mouvement de libération afro-­américain avaient été considérables, et extrêmement rapides. Malcolm X, assassiné en février 1965, avait été le premier et le plus grand d’une génération de nouveaux leaders, idéologues, dirigeants, porte-parole, apparus lors de l’explosion du ­mouvement noir dans les ghettos urbains. De nouvelles formations politiques réunies autour du slogan Black Power! côtoyaient les formations plus anciennes (quand elles ne s’y substituaient pas) pour organiser la révolte. La plus connue, y compris en Italie, reste le Black Panther Party, fondé en 1966 dans le ghetto ­d’Oakland, en Californie, par Huey Newton et Bobby Seale.

Pendant ce temps, en Italie, beaucoup de choses avaient changé, notamment dans la perception des événements qui se déroulaient aux États-Unis. Non seulement l’intérêt pour ces questions allait croissant, mais l’information disponible devenait plus abondante. Les luttes pour les droits civiques avaient remporté plusieurs victoires avec la législation déségrégationniste, les lois sur les droits civiques (1964) et le droit de vote (1965) ; les étudiants américains protestaient à présent en masse contre l’escalation de l’intervention américaine au Vietnam, qui avait commencé début 1965 sous la présidence Johnson. Des représentants « historiques » de la contre-culture, comme Abbie Hoffman et Jerry Rubin (le mouvement beat s’était alors mué en phénomène hippie) et des figures du pacifisme non violent issu de la « vieille gauche » comme A. J. Muste et Dave Dellinger, se rangèrent aux côtés des militants de la « nouvelle gauche » au cours de centaines de manifestations hostiles au gouvernement, à sa politique intérieure et étrangère, à la guerre. La presse italienne n’avait pas d’autre choix que de couvrir ces manifestations, notamment parce qu’en Italie et en Europe d’autres jeunes étaient massivement en train de faire plus ou moins la même chose.

Mais surtout, l’attitude d’une partie de l’édition italienne avait changé. Elle avait « découvert » l’Amérique des mouvements étudiants et de la jeunesse et, ­simultanément, le nouveau marché que représentaient ici les jeunes qui se politisaient rapidement. En 1966, Einaudi publia Berkeley: The New Student Revolt de Hal Draper et, au plus fort de notre 68 étudiant, The Dissenting Academy. La même année, les éditions De Donato firent traduire The New Student Left, et Feltrinelli publia en 1970 La nuova sinistra americana de Massimo Teodori6. Mais c’est bien la production culturelle et politique afro-américaine qui fut au cœur de ce moment éditorial. À la faveur de l’attention nouvelle qui se portait sur tout ce qui venait des États-Unis, elle allait prendre une importance centrale.

Les grands écrivains – Richard Wright, Ralph Ellison et James Baldwin – avaient été abondamment traduits dès l’immédiat après-guerre. Ils étaient à présent republiés, et leurs nouveaux livres étaient traduits (Baldwin était en pleine activité), mais leurs œuvres n’avaient jamais rencontré un intérêt aussi vif, aussi actuel. Le petit essai de Baldwin, La prochaine fois, le feu7 publié en 1964 chez Feltrinelli apporta peut-être la première réponse directe à l’une des questions qui s’étaient posées au cours des années précédentes: quels pouvaient être les contenus d’un mouvement de contestation radicale, à la fois culturel et politique, qui ne puisait ni ses critères d’analyse ni son vocabulaire dans le marxisme? D’autres réponses, plus historiques, furent apportées par l’américaniste Claudio Gorlier dans sa Storia dei negri degli Stati Uniti 8. C’était la preuve que des travaux universitaires de grande qualité étaient en mesure, bien mieux que les récits qu’on pouvait lire dans la presse, d’offrir à un mouvement qui se projetait bien au-delà de l’université des éléments d’analyse et des clés de lecture. À la fin de son excursus historico-culturel, Gorlier écrit: « Les 20 millions de Noirs américains sont encore dans les sous-sols, comme l’anti-héros d’Ellison, mais ils ne sont pas passifs. […] Le potentiel révolutionnaire des masses noires est en constante augmentation9. »

Le premier mouvement d’empathie commençait à céder le pas à l’idée, plus réfléchie et plus engageante, que l’expérience des Noirs pouvait être une clé de lecture particulièrement pertinente pour comprendre l’histoire des États-Unis. Mais elle était aussi un exemple – à étudier – de la manière dont des mouvements populaires, massifs, composites et articulés, pouvaient se développer hors du contrôle des organisations de gauche, et même comporter une forte dimension religieuse. Il est cependant à noter que la religion chrétienne qui avait été extrêmement présente lors de la première phase « sudiste » du mouvement noir, avait disparu de la scène depuis les révoltes urbaines, quand elle n’avait pas été simplement remplacée par d’autres confessions comme l’islam des Black Muslims (dont au reste peu de gens savaient quoi que ce soit avant l’assassinat de Malcolm X en 1965).

Dans la seconde moitié des années 1960, grâce aux traductions toujours plus nombreuses, le cadre sociologique et théorico-politique qui va permettre de lire le mouvement afro-américain commence à prendre forme. Schématiquement, on peut dire que c’est à ce moment que sont apparues un certain nombre de grandes lignes d’interprétation, mais aussi – et c’est peut-être le plus important – que les expériences, les élaborations et même certaines figures du mouvement Noir ont commencé à faire partie du patrimoine du mouvement italien. L’Autobiographie 10 de Malcolm X fut publiée par Einaudi en 1967, avec une préface de Roberto Giammanco qui joua un rôle décisif dans l’édition italienne pendant cette période, en introduisant des œuvres de genres divers sur les mouvements aux États-Unis et en particulier sur les Afro-américains. Le succès fut immédiat et valut à son auteur d’être promu au panthéon des grandes figures des mouvements de résistance et de libération de la décennie: Mao, le Che, Fidel, Lumumba, Hô Chi Minh…

La première des grandes lignes d’interprétation du mouvement Noir fut probablement d’obédience « tiers-mondiste ». Malcolm X avait déclaré dans un de ses Derniers discours (publiés en 1965 aux États-Unis et en 1968 en Italie) : « Nous vivons une époque révolutionnaire et la révolte des Noirs américains participe à la rébellion générale contre le colonialisme et l’oppression de notre temps11. » Un an plus tard, dans Le Capitalisme monopoliste12 (Einaudi, 1968), Paul Baran et Paul Sweezy avaient érigé en clé théorico-politique les liens qui unissaient le sort des Afro-américains à celui des peuples opprimés du monde entier. Il leur appartenait donc de hisser leurs révolutions « de l’indépendance nationale à l’égalitarisme socialiste » afin de devenir le moteur de la révolution mondiale. « La conscience du Noir américain », écrivaient Baran et Sweezy, « se transformera sans cesse, sous l’effet de sa propre connaissance et de sa propre expérience, et sous l’effet de l’exemple donné à travers le monde par tous ceux qui luttent, avec un succès grandissant, contre le système inhumain de l’oppression capitaliste-impérialiste. Les masses noires ne peuvent espérer s’intégrer à la société américaine telle qu’elle est constituée à l’heure actuelle. Mais elles peuvent espérer être l’un des agents historiques qui la renverseront et qui mettront à sa place une autre société, dans laquelle elles jouiront non pas de droits civiques (qui ne sont au mieux qu’un concept bourgeois étriqué) – mais des pleins droits de l’homme ». Substituer des droits de l’homme aux droits civiques, il s’agissait là d’une reprise on ne peut plus explicite d’une des ultimes formules de Malcolm X.

Dans le discours théorique des deux marxistes américains, les Afro-américains étaient donc le reflet « local » de la révolution générale dans le Tiers-monde: ils en étaient certes les acteurs et l’avant-garde, mais leur histoire s’inscrivait dans le contexte international de la décolonisation. La perception des Noirs comme « colonie intérieure » était alors assez courante aux États-Unis. Cette idée n’avait pas seulement émaillé les discours du dernier Malcolm X – même si chez lui, outre que le cadre théorique était différent, l’activité autonome des Noirs dans les métropoles industrielles états-uniennes prenait un tout autre poids –, elle allait également être au fondement de la réflexion de Stockley Carmichael, du Student Nonviolent Coordinating Committee (SNCC) et d’autres penseurs se référant à Malcolm. En 1967, Carmichael publiait avec Charles Hamilton Black Power 13, une tentative de synthèse systématique des arguments du nationalisme noir, en vue d’élaborer une théorie de la lutte de libération à l’usage de la « colonie intérieure ». Même un ouvrage aussi riche et composite que Black Power/Potere negro de Giammanco (Laterza, 1967), qui fut un vrai succès de librairie, reprenait la ligne dominante associant « racisme et colonialisme », quoiqu’il proposât aussi d’autres clés de lecture sur les luttes récentes et leur organisation.

En Italie, de nombreuses traductions participaient de cette lecture, qui se diffusait aussi à proportion de l’importance qu’elle avait acquise aux États-Unis. Elle y avait en effet pris le pas sur les réflexions plus directement ouvriéristes grâce à la diffusion des thèses tiers-mondistes dans le débat sur la transition vers le socialisme, à la popularité dont jouissait encore Franz Fanon (dont l’œuvre était aussi à l’arrière-plan de la réflexion de Malcolm X), et enfin à la montée générale de l’opposition à la guerre du Vietnam.

L’histoire du livre, très lu, de James Boggs, La Révolution aux États-Unis14 (publié aux États-Unis par la Monthly Review de Paul Sweezy en 1963) est un bon exemple de l’influence de cette ligne interprétative en Italie. En 1964, une traduction presque intégrale du texte paraît dans le n°4 des Quaderni rossi. En septembre 1968, l’édition italienne de la Monthly Review en donne une traduction intégrale – et il n’est pas anodin que cette revue ait été publiée à ce moment par Dedalo15, finalement reprise sous forme de livre en 1969 par Jaca Book. Aux États-Unis, l’ancien ouvrier et ex-trotskyste Boggs s’inscrivait dans une tradition théorico-­politique qui partait de l’ouvriérisme pour arriver au post-industrialisme et au nationalisme noir. Et c’est en effet, dans un contexte nettement « ouvriériste » que les Quaderni rossi avaient publié le texte. La réédition dans la Monthly italienne alors tenante du tiers-­mondisme marxiste, en avait recontextualisé les enjeux; et pour finir, il avait définitivement été replacé par l’éditeur catholique Jaca Books dans le courant tiers-mondiste de l’indignation morale et de la révolution impossible.

Outre une certaine confusion – dans ce déferlement général, tout ce qui était traduit n’était pas utile ou d’égale qualité –, un certain besoin d’héroïsation venait sans doute compenser la rareté des informations de la période précédente. Lorsque Malcolm X fut assassiné le 21 février 1965, personne en Italie n’en dit mot, ou presque. À l’unique et très insuffisante exception des articles d’Edgardo Pellegrini dans L’Unità, la nouvelle fut vite reléguée dans tous les quotidiens au chapitre des faits divers. Lorsqu’à l’été 1967 parut son Autobiographie, rares étaient ceux qui avaient entendu parler de lui. Cela n’empêcha pas l’explosion du « phénomène Malcolm X »: un engouement d’ordre à la fois littéraire et politique qui allait bien au-delà des immenses mérites du texte et de l’importance politique réelle de l’homme. L’implication émotionnelle et politique dont fit preuve Roberto Giammanco dans son introduction y fut probablement pour beaucoup et contribua à donner le ton. Cette flambée d’enthousiasme se prolongea l’année suivante avec la publication des Derniers discours, toujours chez Einaudi. Il est inutile de souligner à quel point la lecture de Malcolm X a été cruciale pour comprendre l’entrée en politique des Noirs américains. Par ailleurs, en 1968, Feltrinelli et Einaudi encore, avaient traduit les virulents essais de LeRoi Jones (Home, Social Essays) ainsi que son récit historico-sociologique (Le Peuple du blues 16) qui offraient tous deux des clés supplémentaires pour comprendre « d’où venait » une expérience aussi exceptionnelle que celle de Malcolm X.

Mais cette euphorie éditoriale ne dura pas et lorsque parut, en 1973, Par tous les moyens nécessaires17, l’autre recueil de textes de Malcolm X, Einaudi limita ses efforts à une simple note introductive de George Breitman. On n’avait plus besoin ni de l’héroïsme ni des émotions que la figure de Malcolm X avait suscitées parmi les Noirs américains longtemps encore après sa mort. Mais il y avait autre chose. D’une part, la répression nixonienne avait, dès 1969, porté des coups terribles au mouvement noir, qui avait perdu une partie de son rôle de stimulant de la vie politique. De l’autre, les maisons d’édition italiennes préféraient désormais traduire des essais de plus grande envergure, qui permettaient de replacer les enjeux de ces luttes dans une perspective plus large. On publia des œuvres importantes sur l’histoire des Noirs et l’esclavage, comme The Problem of Slavery in Western Culture de D. B. Davis, L’Économie politique de l’esclavage de E. D. Genovese, Da schiavo a proletario ou Lo schiavo americano dal tramonto all’alba de George Rawick18.

Néanmoins, on publiait encore les récits plus ou moins autobiographiques des grandes figures du mouvement: Bobby Seale, H. Rap Brown, Eldridge Cleaver et Angela Davis, George Jackson, et d’autres militants incarcérés, qui témoignaient de l’impitoyable dureté de la répression, mais aussi de la résistance individuelle et collective. Ces « mémoires politiques » dessinèrent une autre ligne éditoriale majeure. Mais celle-ci ne puisait plus son sens dans le sentiment de la découverte: les parcours personnels s’inscrivaient immédiatement dans le contexte politique, plus large, des organisations auxquelles ils appartenaient. Contrairement au moment où était parue l’autobiographie de Malcolm X, on disposait à présent de tout un arrière-plan et de nombreuses informations sur les acteurs du mouvement dont on lisait les témoignages.

Durant cette période, les écrits de George Jackson prirent une importance énorme; Les Frères de Soledad et Devant mes yeux la mort19 retracent son parcours humain, social, carcéral et militant. Jackson était un jeune noir qui avait passé onze ans en prison pour un petit larcin, qui s’était formé politiquement pendant son incarcération et qui finit assassiné le 21 août 1971 dans la cour ou dans une cellule de San Quentin. Ses textes décrivent avec une lucidité et une rigueur mordantes la logique homicide du système répressif auquel les Noirs étaient soumis. « Si je dois sortir d’ici vivant », écrivait-il dans une de ses lettres, « je ne veux rien laisser derrière moi. Jamais ils ne me compteront parmi ceux qu’ils ont brisés, mais je ne puis dire non plus que je sois normal. J’ai eu faim trop longtemps. Je me suis mis en colère trop souvent. On m’a menti, on m’a insulté trop de fois. Ils m’ont poussé au-delà des limites; aucun retour en arrière n’est plus possible pour moi. Je sais qu’ils ne seront satisfaits que s’ils parviennent à me pousser complètement hors de cette vie […]. » Et Jean Genet, dans sa préface à L’Assassinat de George Jackson20 soulignait l’une des vérités historiques et politiques qui rendaient le cas de Jackson si déchirant, si exemplaire et si évocateur : « Il est de plus en plus rare en Europe qu’un homme accepte d’être tué pour les idées qu’il défend. Les noirs en Amérique le font chaque jour. Pour eux “la liberté ou la mort” n’est pas un slogan de mirliton. En entrant dans le Black Panther Party, les noirs savent qu’ils seront tués ou qu’ils mourront en prison. » Malcolm X, Martin Luther King, George Jackson et tant d’autres militants (souvent membres des Black Panthers) assassinés en prison ou ailleurs étaient là pour le prouver. Mais ce qui se passait aux États-Unis annonçait aussi les issues probables de l’affrontement qui se durcissait de ce côté-ci de l’Atlantique, et les implications de ce que les militants politiques des décennies précédentes avaient nommé « cohérence révolutionnaire ».

C’est seulement à partir du début des années 1970 que l’autre ligne d’interprétation de l’histoire afro-américaine et du mouvement noir, celle qui voyait les Noirs comme des travailleurs, commença à prendre corps. De nombreux chercheurs italiens allaient par la suite adopter cette lecture en termes de « race et de classe », qui s’appuyait notamment sur les livres de C. L. R. James (dont Feltrinelli avait traduit Les Jacobins noirs en 1968), les essais d’Harold Baron et Herbert Gutman publiés dans Da schiavo a proletario, The American Slave de Rawick, et sur plusieurs autres articles parus dans la presse périodique21. En commençant à étudier l’histoire de la classe ouvrière américaine – en premier lieu dans les pages de la revue Primo maggio 22 – nous avions découvert que le travail des Noirs avait été déterminant dans toutes les phases historico-économiques, et que la contestation noire avait toujours été marquée par la position qu’occupaient les Afro-américains dans le processus de production: esclaves ou libres, paysans ou ouvriers.

Il avait fallu attendre la toute fin des années 1960 pour en arriver à de telles conclusions, qui corroboraient les thèses de la nouvelle historiographie américaine – aux États-Unis aussi, c’était la première fois qu’on émettait ce type d’analyses. Même les enquêtes officielles qui tentaient d’établir une « sociologie » des insurgés des étés chauds de 1964-68 avaient dû enregistrer le fait que les Noirs – jeunes ou moins jeunes – qui avaient participé aux révoltes urbaines étaient surtout des ­ouvriers, dont la majorité occupait un emploi et dont une moindre part était au chômage. Il est également à noter que les Noirs américains avaient pris une part active aux grèves de 1968-1974, autant dire à la plus grande vague de contestation ­ouvrière de ce siècle.

On retrouvait cette grille d’analyse dans les revues de mouvement (et en ­particulier dans les revues opéraïstes), dans quelques revues d’histoire et dans la petite édition plus ou moins militante. En définitive, c’est au milieu des années 1970, juste au moment où la grande édition commençait à déserter ce terrain (parce que le mouvement noir s’était éteint, brutalement réduit au silence par la répression nixonienne, parce que les récits personnels des victimes, à présent qu’ils pouvaient être lus et compris dans toutes leurs implications politiques et historiques, ne « rendaient » plus de la même manière, parce que plus rien ne pouvait être mythifié), que les Afro-américains trouvèrent leur juste place aussi bien dans le discours historico-politique et dans la recherche universitaire italienne que dans la culture et dans la mémoire du mouvement.

  • 1. « Le problème du XXe siècle est le problème de la ligne de partage des couleurs [color line] », W. E. B. Du Bois, allocution prononcée à la première conférence panafricaine à Londres, en 1900. Voir aussi William E. B. Du Bois, Les Âmes du peuple noir [1903], La Découverte, 2007
  • 2. Les Freedom rides (voyages de la liberté) consistaient à prendre les bus inter-États afin de tester l’arrêt de la Cour suprême Boynton vs Virginia qui rendait illégale la ségrégation dans les transports. Le premier Freedom ride partit de Washington DC le 4 mai 1961 et devait arriver à la Nouvelle-Orléans le 17. Les militants furent arrêtés dans les États du Sud sous le prétexte qu’ils violaient les lois locales et les lois Jim Crow
  • 3. Anne Braden, The Wall Between [1959], paru en italien en 1961, inédit en français
  • 4. Six semaines après l’achat, la maison des Wade était dynamitée. Les poseurs de bombe ne furent jamais recherchés. Après diverses péripéties judiciaires et au terme d’un procès pour « sédition », Carl Braden fut condamné à 15 ans de prison. Anne Braden attendait un verdict du même ordre quand la Cour Suprême américaine invalida les lois sur lesquelles s’appuyait l’accusation
  • 5. America allo spechio, Laterza, 1960 ; America 1962 : nuove tendenze della sinistra americana, La Nuova Italia, 1962 ; Dialogo sulla societa americana, Einaudi, 1964. Ces textes sont inédits en français
  • 6. Hal Draper, Berkeley : The New Student Revolt, Grove Press, 1965, tr. it., La rivolta di Berkeley, Einaudi, 1966 ; Theodore Rozak (dir.), The Dissenting Academy, Pantheon Books, 1968, tr. it., L’università del dissenso, insegnamento e responsabilità politica, Einaudi, 1968 ; Mitchell Cohen, Dennis Hale, The New Sudent Left, Beacon Press, 1966, tr. it. : Gli studenti e la nuova sinistra americana, De Donato, 1968. Aucun de ces livres n’a paru en français
  • 7. James Baldwin, La prochaine fois le feu, Gallimard, 1963
  • 8. Claudio Gorlier, Storia dei negri degli Stati Uniti, Cappelli, 1963. Inédit en français
  • 9. Ibidem. En ce qui concerne l’« anti-héros », voir Ralph Ellison, Homme invisible, pour qui chantes-tu ? [1952], Grasset, 1984
  • 10. Malcolm X, Autobiographie, Stock, 1973
  • 11. Malcolm X, Derniers Discours, Dagorno, 1993
  • 12. Paul A. Baran, Paul M. Sweezy, Le Capitalisme monopoliste, un essai sur la société industrielle américaine [1966], Maspero, 1968
  • 13. L’ouvrage est paru en italien chez Laterza en 1968 et en français chez Payot la même année
  • 14. James Boggs, La Révolution aux États-Unis, Maspero, 1966
  • 15. Les éditions Dedalo ont publié un grand nombre de revues italiennes, et notamment des revues politiques telles que Classe : quaderni sulla condizione e sulla lotta operaia, Il Manifesto, Fabbrica e Stato, ou encore Magistratura democratica, Effe ou Critica marxista
  • 16. LeRoi Jones (Amiri Baraka), Home, Social Essays, 1965, tr. it., Sempre più nero, Feltrinelli, 1968 ; Blues People : Negro Music in White America, 1963, tr. fr., Le Peuple du blues : La Musique noire dans l’Amérique blanche, Gallimard, 1968, rééd. « Folio »
  • 17. Malcolm X, Par tous les moyens nécessaires, Desmarets, 2004.
  • 18. David Brion Davis, The Problem of Slavery in Western Culture, Ithaca, 1966, tr. it. SEI, 1971 ; E. D. Genovese, L’Économie politique de l’esclavage [1963], Maspero, 1968, tr. it. chez Einaudi en 1972 ; Bruno Cartosio (dir.), Da schiavo a proletario : tre saggi sull’evoluzione storica del proletariato nero negli Stati Uniti, Musolini, 1973 ; George Rawick, Lo schiavo americano dal tramonto all’alba, Feltrinelli, 1973
  • 19. Les Frères de Soledad. Lettres de prison de George Jackson, Gallimard, 1971 (avec une introduction de Jean Genet) ; Devant mes yeux, la mort, Gallimard, 1972, publié la même année chez Einaudi
  • 20. Groupe d’information sur les prisons (GIP), L’Assassinat de George Jackson, Gallimard, 1971, préface de Jean Genet ; tr. it. chez Feltrinelli, 1971
  • 21. C. L. R. James, Les Jacobins noirs. Toussaint Louverture et la révolution de Saint-Domingue [1938], Éditions Amsterdam (rééd.), 2008
  • 22. Primo maggio (1973-1989) est une revue d’« histoire militante » issue à la fois de la tradition opéraïste et du courant de l’histoire orale. Y ont participé notamment Bruno Cartosio, Sergio Bologna, Cesare Bermani, Primo Moroni, Guido de Masi, Marco Revelli ou Christian Marazzi. Elle a été rééditée intégralement, sous la direction de Cesare Bermani : La Rivista Primo Maggio, DeriveApprodi, 2010