Bruno Cartosio: La réception de la culture afro-américaine en Italie

À peu près en même temps que la culture underground et les modèles littéraires et existentiels des beat, d’autres images, d’autres signes forts étaient en train d’arriver des États-Unis: ceux qui avaient pour fond la question afro-américaine. En vérité, des textes et des photos des luttes contre la ségrégation raciale avaient commencé à paraître dans la presse italienne bien avant la fin des années 1950. Beaucoup de gens avaient alors découvert que dans des États qui avaient pour noms Géorgie, Alabama, Louisiane, Mississipi (entre autres), les autobus étaient divisés en secteurs dévolus respectivement aux Noirs et aux Blancs; que les toilettes publiques et les salles d’attente étaient séparées selon le même principe; que dans les cinémas ou les tribunaux, le public blanc ne se mélangeait pas au public noir; qu’il y avait des hôtels, des bars et des restaurants dans lesquels les Noirs ne pouvaient pas même entrer, et que dans les autres, les zones réservées aux Blancs et celles réservées aux Noirs étaient rigoureusement étanches. Les écoles étaient bien sûr ségréguées et les universités d’État étaient interdites aux Noirs.

La « ligne de partage des couleurs », selon l’expression de l’historien afro-américain W. E. B. Du Bois1, continuait à compartimenter la vie quotidienne aux États-Unis. Même au Nord, où tous les espaces publics étaient officiellement « mixtes », la ségrégation de fait persistait, en particulier pour l’accès au logement. Les villes étaient donc toutes divisées selon des critères raciaux, et les suburbs – ces banlieues pavillonnaires entourées de verdure que l’on voit dans tant de films hollywoodiens – demeuraient exclusivement blancs.

La population afro-américaine avait commencé à se rebeller contre la ségrégation raciale (inventant pour l’occasion des moyens d’action qui allaient faire date) grâce à la mobilisation des communautés: les gens ordinaires des villes et des villages du Sud tenaient des assemblées bondées dans des églises, organisaient de longues marches de protestation, orchestraient le boycott des transports publics et faisaient des sit-in dans les bars, les restaurants et les lieux publics où sévissait la ségrégation. Ils se faisaient insulter, frapper, incarcérer, parfois tuer par des racistes blancs ou par la police.

Plus encore que les rares comptes rendus dans les journaux, les photos frappaient les esprits. On y voyait des enfants et des adultes noirs tués dans les dynamitages racistes de leurs maisons ou de leurs églises, des manifestants non violents agressés à coups de bâtons et de fusils, avec des chiens et des canons à eau, des prisons pleines de manifestants. Mais on commençait aussi à entendre parler du boycott des autobus, qui durait parfois depuis plus d’un an (comme à Montgomery, Alabama, en 1956) et des liens, étranges à nos yeux, entre le mouvement antiségrégationniste et les pasteurs des Églises baptistes noires. Car de jeunes pasteurs, qui avaient nom Martin Luther King ou Ralph Abernathy, avaient pris la tête des luttes et de leur organisation. À partir de 1960 arrivèrent les images des premiers sit-in: de jeunes Noirs, assis au comptoir d’un bar, insultés, salis, battus, et arrêtés pour avoir occupé l’espace « réservé aux Blancs ». Rapidement, les sit-in se comptèrent par centaines dans tous les États du Sud. Un certain nombre de jeunes Blancs avaient commencé à se joindre aux Noirs lors de ces sit-in dans les lieux publics, mais aussi dans les freedom rides 2 qui revendiquaient la déségrégation dans les transports inter-États et les gares, ou dans les campagnes pour les droits civiques et le droit de vote des Afro-américains.

Les acteurs de cette première décennie de mouvement étaient, mis à part les prêtres, de petites gens et des étudiants. Exactement comme ceux qui, en Italie, découvraient avec un intérêt extrême cet autre visage, encore presque inconnu, de l’Amérique. Alors que les beatniks incarnaient un refus individuel et, par bien des aspects, intellectuel (comme en témoignaient leurs récits, leurs poèmes et leurs vies de bohémiens*), les Noirs apparaissaient comme un phénomène social de masse. Dans cette Amérique de la Guerre froide, cette Amérique bigote que rejetaient les beat, les Noirs étaient devenus l’unique mouvement populaire de contestation. Cette spécificité aurait peut-être dû faciliter la compréhension du mouvement Noir en Italie, mais ce ne fut pas le cas. Bien sûr, il jouissait d’une sympathie immédiate de la part des jeunes, des ouvriers, des intellectuels, des militants de gauche. Mais, même s’il se dressait de toute évidence contre un système infâme, il ne possédait aucun des traits « politiques » qui caractérisaient tous les mouvements de gauche en Italie et en Europe. Ses références théoriques et idéologiques, lorsqu’elles se laissaient déceler, avaient pour nom Gandhi et Tolstoï plutôt que Lénine. Les modalités mêmes de la contestation – du choix de la non-violence au rôle des pasteurs baptistes et méthodistes – suscitaient beaucoup de perplexité. Toutefois, la générosité et, pour ainsi dire, l’héroïsme de cette première phase de lutte étaient tels que l’adhésion ne pouvait que l’emporter.

The Wall Between 3 d’Anne Braden est un livre important et beau, même s’il est aujourd’hui tombé dans l’oubli. Il donne à voir de façon assez exemplaire le contexte de l’époque. Anne Braden et son mari, militants blancs de la « vieille gauche » dans le Sud, avaient aidé une famille noire, les Wade, à acheter une maison dans un quartier blanc. Le livre raconte, outre cette histoire, les épisodes de violence et l’odyssée judiciaire à laquelle furent confrontés les Braden et leurs amis 4. Mais une fois de plus, et sans rien ôter à leur grand courage personnel et politique, ni aux conséquences qu’ils eurent à subir en tant que « renégats », c’étaient encore des Blancs qui faisaient le récit de leur action contre la ségrégation imposée aux Noirs. Les Noirs n’avaient pas encore d’expression propre (si ce n’est comme auteurs de romans et de poésie) et les maisons d’édition italiennes s’intéressaient davantage au « problème noir » en tant qu’il autorisait une critique de la société nord-américaine blanche qu’aux Noirs en tant que s