Aux origines de l’opéraïsme : les Quaderni rossi

Pour cette importante diaspora d’intellectuels qui se sont éloignés des partis de gauche après les « événements de 1956 », la naissance des Quaderni rossi constitue une expérience centrale. Il serait pourtant faux de la réduire, avec ce qu’elle ­comporte d’élaborations théoriques, à un épisode – même important – de dissidence intellectuelle. Car très rapidement, elle agrège de nombreuses réalités du monde ouvrier ou de la jeunesse, qui témoignent de l’urgence de procéder à un réexamen à la fois plus profond et plus concret de la condition ouvrière et prolétaire. En effet, l’organisation du capital et la composition de la classe ouvrière1 s’étaient profondément modifiées, et ni les syndicats ni les partis de gauche ne semblaient – et c’était le cas – en avoir réellement saisi la portée. Au début des ­années 1960, il devient politiquement irréfutable qu’une phase importante du processus de développement capitaliste est parvenue à son terme. Cette restructuration productive et technologique touche en premier lieu les industries et les secteurs de pointe (c’est ce qu’on appellera la « question septentrionale »), mais elle affecte également la dynamique de la société italienne dans son ensemble. Elle repose principalement sur la diminution progressive des activités agricoles et l’extension des secteurs industriel et tertiaire. Le visage du pays, sa texture sociale, se sont fondamentalement transformés.

« Ce développement s’était appuyé sur une relative stagnation des salaires. Entre 1953 et 1960, alors que l’indice de rendement du travail passait de 100 à 140,6, l’indice de rétribution du travail salarié passait de 100 à 108,9. Ces chiffres un peu abstraits dissimulent toute la portée dramatique de la défaite du mouvement ­ouvrier et syndical des années 1950, qui avait connu son apogée justement à la FIAT2. » La reprise des luttes ouvrières à la fin des années 1950 oblige même une centrale aussi étroitement liée au Parti que la CGIL à rouvrir un débat sur ce que seraient les fonctions d’un syndicat moderne. On en revient à parler, aussi timidement que ce soit, d’« unité syndicale », et de la nécessité pour le syndicat d’être autre chose que la « courroie de transmission » de la volonté hégémonique du « Parti ».

C’est au cœur de cette crise de l’analyse des transformations productives et des formes de la représentation que s’engage, non sans quelques turbulences, un mouvement de « révision » des instruments de la théorie et de la pratique politiques jusqu’alors en usage. Mais des conflits et des transformations profondes sont également en train de se jouer à l’intérieur de l’État. La frange « avancée » du système des partis commence à intégrer les exigences de « programmation » du néocapitalisme, et invite avec insistance les syndicats à s’asseoir à la table « déjà dressée » de la « planification du développement ». C’est cette même frange technocratique qui pousse à une modification du cadre politique et fait le pari du centre-gauche. C’est elle qui choisit comme interlocuteurs les syndicats les moins antagonistes, ceux qui sont les plus éloignés du développement et sont donc disposés à troquer l’insubordination ouvrière contre quelques concessions de la partie adverse, patronale et gouvernementale (la « politique des revenus3 », c’est-à-dire la monétisation des luttes). Comme si le syndicat, écrira Vittorio Foa (l’un des fondateurs des Quaderni rossi), était responsable des « travailleurs devant l’État », et non pas, comme c’est sa fonction, « devant les travailleurs ».

« Il s’agissait donc d’un ultimatum, adressé expressément au syndicat – et au-delà, à l’ensemble du mouvement ouvrier – sommés de choisir entre un maximalisme stérile et la participation au “développement” capitaliste4. » De fait, le PSI relèvera le gant, bercé par l’illusion que l’État était une sorte de no man’s land dont il était possible de s’emparer pour en déterminer l’orientation stratégique en ­matière de « développement ». Et c’est sur cette divergence de choix stratégique – en même temps que sur le grand trauma de 1956 – que s’enracine au sein de la gauche socialiste le profond désaccord qui mènera d’un côté à la naissance du centre-gauche, et de l’autre à l’émergence de la gauche extraparlementaire.

Mais le débat qui éloigne les intellectuels de la gauche socialiste (ainsi que beaucoup de cadres de la FIOM et de jeunes du PCI) de leurs hiérarchies respectives n’est pas strictement d’ordre « politique » et n’est pas seulement affaire de perspectives ­générales : les analyses et les « outils théoriques » utilisés pour lire les modifications survenues dans la composition de la classe ouvrière divergent eux aussi radicalement. Car le « développement » a modifié non seulement l’aspect mais aussi la substance même des travailleurs des grandes firmes. L’analyse de ces transformations constitue un des éléments centraux du débat qui agite le syndicat. Dans les « thèses préparatoires » au congrès du PSI sur la FIAT5, en janvier 1961, on lit : « On peut, par exemple, identifier les forces nouvelles qui s’expriment chez les ouvriers spécialisés et qualifiés […] notamment parce que le progrès technologique conduit à leur ­valorisation professionnelle ; chez les jeunes ouvriers, surtout s’ils sont spécialisés, et même dans les cas où ils sont issus de l’école FIAT ou d’organisations catholiques ; chez les techniciens, surtout chez les jeunes techniciens qui, en raison des fonctions toujours plus complexes qu’ils occupent, sont directement concernés par les problèmes que posent le progrès technologique et la gestion de l’entreprise […]. » Mais c’est surtout sur l’introduction dans l’usine de dizaines de milliers d’immigrés méridionaux que se porte l’attention. « Cire vierge », les immigrés « sont immédiatement jetés dans le processus de production6. Et ils contribuent de manière déterminante à généraliser une condition nouvelle, celle du nouvel ouvrier de type parcellaire, du préposé à la machine de troisième catégorie » : l’« ouvrier-masse » ainsi que le nommeront diverses productions théoriques ultérieures.

Les jeunes ouvriers spécialisés originaires du Nord, comme les immigrés ­méridionaux, se sont formés politiquement en dehors du mouvement ouvrier ­traditionnel. Ils sont étrangers à son histoire et à ses sédimentations, et ils sont ­extrêmement sensibles au climat social et culturel à l’extérieur de l’usine, dont ils proviennent. L’hebdomadaire Mondo nuovo, qui est alors l’organe de la gauche du PSI (il sera plus tard à l’origine du PSIUP, qui jouera un rôle politique important dans le développement de la nouvelle gauche7), se donne régulièrement pour tâche de définir les caractéristiques, la phénoménologie et les articulations du néo­capitalisme, aussi bien dans l’agriculture que dans l’industrie. Deux des articles du premier numéro des Quaderni rossi sont d’abord parus dans Mondo nuovo : l’éditorial de Vittorio Foa et l’analyse de Giovanni Mottura sur la lutte des 10 000 ­ouvriers des cotonneries du Val di Susa (en grande partie des femmes, et dont 10% seulement émargent au syndicat).

Le groupe des Quaderni rossi est né à Turin, berceau du capitalisme italien et de son contrechamp ouvrier. Il évolue sous l’impulsion de Raniero Panzieri, et s’engage dans un processus de recherche qui porte à la fois sur le « plan du capital » et sur la physionomie de la nouvelle classe ouvrière8. Au groupe rédactionnel se joignent « des camarades qui militent au PSI, au PCI, ou dans aucun parti, à la CGIL ou dans aucun syndicat, qui proviennent d’expériences politiques diverses, mais qui adoptent une position commune face à la situation de la lutte ouvrière durant cette période9 ». Les luttes de la « nouvelle classe ouvrière » avaient fondé leur université.

Déjà auparavant, un certain nombre de petits groupes avaient mené des expériences théoriques et politiques minoritaires au sein du mouvement ouvrier. Celle que l’on devait à Danilo Montaldi était particulièrement originale. À l’instar de beaucoup de rédacteurs des Quaderni rossi, Montaldi était reparti de la pensée et des pratiques de la « gauche communiste10 » qui a plus à voir avec le communisme ­libertaire qu’avec la « forme parti » du léninisme classique. Ce courant plaçait donc au centre de son questionnement et de son action politique les comportements autonomes de la classe, et non les problèmes qui agitaient les groupes ­dirigeants.

Et c’est précisément l’investigation, la recherche, l’enquête ouvrière, qui orientent une partie importante du travail des Quaderni rossi. Au fondement de ce renouvellement de l’analyse, il y a ce que Romano Alquati (l’une des plus extraordinaires intelligences du moment) commence à nommer co-recherche (conricerca), et qui est une activité pratique de connaissance : « On commence donc par aller voir comment sont faites les usines et comment elles fonctionnent réellement, comment sont les ouvriers, comment est organisé le commandement dans l’usine, on commence à faire circuler le mot d’ordre justement de l’enquête ouvrière, faite avec les ouvriers, à partir de leur point de vue subjectif. Les objectifs de l’enquête et de la recherche consistent à produire à la fois de la connaissance et des pratiques, pour la lutte, pour que des initiatives se prennent à la base, en dehors (et souvent contre) la fonction de médiation des partis et des syndicats11. » Le va-et-vient entre l’analyse et l’expérience est une source d’enrichissement permanent aussi bien pour les intellectuels que pour les avant-gardes ouvrières. Il permet surtout à la théorie de se renouveler et de gagner continuellement en complexité, en incorporant les comportements réels de la classe, plutôt que d’imposer au mouvement réel ses propres catégories.

L’expérience des Quaderni rossi, bien que contrariée et souvent dépréciée par les partis, devient un modèle qui se diffuse rapidement. Des groupes analogues se constituent dans d’autres grandes villes industrielles, à Milan, à Venise (Porto Marghera), à Rome, où une bonne partie de la section universitaire du PCI se réfère à l’expérience du groupe turinois.

Panzieri est une source inépuisable d’hypothèses de recherche. Dans un premier temps, il est question de mener une enquête aux côtés du syndicat, en lien avec des militants de base, des ouvriers, des syndicalistes12. Il est notoire qu’à ce moment la FIOM, par exemple, est en train d’ouvrir un débat sur sa fonction politique et organisationnelle, mais chacun a aussi en tête que la plupart des luttes se déterminent alors de manière « autonome », en dehors du PCI et du syndicat, qui sont perpétuellement contraints à essayer de reprendre la main.

Mais après les événements de la piazza Statuto13, même ce type de collaboration informelle deviendra impossible. « Il n’y a plus rien à faire, le Parti est complètement bureaucratisé, le syndicat est complètement bureaucratisé, les hypothèses de renouvellement que certains dirigeants continuent à mettre en avant sont pleines d’ambiguïtés. Loin de s’orienter vers un nouveau cycle de luttes, elles restent totalement dictées par des objectifs de récupération et de contrôle. » Il est donc nécessaire de chercher d’autres voies, d’affiner les instruments théoriques, de consolider les liens avec la nouvelle classe ouvrière.

« Lire Le Capital devient le problème fondamental. C’est le cœur de la méthode nouvelle qui s’expérimente à ce moment. Lire Le Capital, cela veut essentiellement dire lire le Livre I, c’est-à-dire les chapitres sur les machines et le chapitre sur la grande industrie. La thèse fondamentale qui en ressort, c’est que nous sommes désormais entrés dans la phase de la grande industrie telle que Marx l’a décrite, et qu’à partir de cette définition générale, il s’agit de reconstruire les catégories de l’intervention, les catégories de la lutte, en des termes qui soient justement adéquats. »

L’usage créatif, non idéologique de Marx, devient l’arme méthodologique fondamentale de la « co-recherche ». « On va regarder précisément si ces catégories marxiennes sont encore opérantes dans le cadre d’une pratique politique, si elles correspondent encore à l’état actuel, déterminé, du développement capitaliste, si elles permettent de comprendre l’exploitation en des termes adéquats. Eh bien je crois qu’en effet, ce travail a été d’une importance fondamentale. Quelle est la ­découverte qui se trouve à son fondement? À la base, il y a cette découverte que Le Capital, et l’œuvre de Marx en général, sont des œuvres qui représentent le point de vue ouvrier. C’est-à-dire que Le Capital n’est pas ce panettone14 qui contiendrait une théorie objective du développement capitaliste : il est la science de l’antagonisme de classe tel qu’il existe à chaque stade du développement capitaliste. Chercher à saisir le noyau, la cellule fondamentale d’une formation historique donnée du capital revient à chercher l’antagonisme fondamental qui est à la base de la société bourgeoise, de la société du capital.

Mais cela ne suffit pas : le problème, c’est que les catégories mêmes du capital sont immédiatement prises dans le rapport d’exploitation, en tant qu’il se représente subjectivement du point de vue de la classe, du point de vue des sujets ; donc les catégories du capital dans la mesure même où elles expliquent le développement capitaliste, expliquent la synthèse forcée qui s’impose à une lutte toujours ouverte. Mettre à jour, à l’intérieur du développement capitaliste, et à l’intérieur de l’usine moderne en particulier, le rapport de commandement en tant qu’il s’articule au rapport de travail, mettre en lumière la lutte comme élément permanent et fondamental du développement du processus de production – et du processus de travail en particulier : voilà ce qui suscite le grand enthousiasme des camarades. On découvre que ces usines dans lesquelles on croyait qu’il ne se passait rien sont au contraire le lieu d’une conflictualité extrêmement profonde, que le capital doit réprimer en permanence. On découvre que le problème n’est absolument pas (comme l’affirmaient toutes les idéologies en vogue à l’époque) celui de l’intégration de cette classe ouvrière, mais que cette classe ouvrière était simplement assujettie, soumise à des formes on ne peut plus violentes de répression, lesquelles (et c’est le second point absolument fondamental) n’étaient pas sans lien avec la ­modalité même du travail : elles étaient complètement inhérentes au contraire au processus de production. Il devenait impossible de distinguer le commandement du processus de valorisation. Le commandement et le processus de valorisation étaient une seule et même chose. On découvrait que la violence, c’était la violence du rapport de production capitaliste; que la résistance se jouait sur la chaîne de production, là où chaque acte de production était dicté par la machine et par l’ensemble des éléments de commandement qui déterminaient la position de l’ouvrier à l’intérieur de l’usine. La méthode était donc la suivante : il fallait découvrir la ­vérité de la synthèse capitaliste à travers l’émergence de la résistance ouvrière. C’était la lutte qui, à chaque instant, expliquait la structure objective du capital en tant qu’il était lutte, c’étaient tous les moments de refus, de rébellion, de sabotage qui révélaient jour après jour comment était organisé le pouvoir du capital dans l’usine. Lire en ces termes Le Capital – et l’œuvre de Marx en général – ­devenait une arme puissante pour l’interprétation des faits. »

Dans ce témoignage de Toni Negri, on peut déjà identifier quelques-uns des moments politiques et théoriques qui influenceront toutes les expériences à venir. Mais à la lecture de ces réflexions, on mesure aussi à quel point ce modèle de recherche et d’intervention était inconciliable avec les stratégies du PCI et du ­syndicat. L’un comme l’autre continuaient en effet à considérer avec confiance le développement des forces productives comme les prémices d’une future société socialiste. Le problème de la condition ouvrière était donc relégué dans la sphère des revendications économiques ou des « réformes de structure » – c’est-à-dire d’une stratégie qui visait à concilier le développement capitaliste avec les exigences ouvrières. Or, si l’on admet que seules la « lutte continue15» et l’insubordination ouvrière sont à même de « révéler » le processus réel d’exploitation et de domination (non seulement dans l’usine mais plus généralement dans l’ensemble de la ­société que le néocapitalisme tend à « planifier » et à organiser comme une entreprise productive), alors toute hypothèse de collaboration dans la gestion du « développement » devient impraticable, et tout doit être renvoyé à la conflictualité ouvrière, au mouvement réel et à son autonomie. Ce différend interprétatif prend plus de sens encore lorsque cette dynamique « spontanée » de luttes et de résistance est confrontée au problème de la technologie, ou du développement technologique. L’idée de progrès, et son dérivé l’« idéologie du travail », qui imprégnaient la classe politique communiste et le syndicat depuis la Reconstruction, continuaient en effet à assigner à la technologie une mission historique « objective », à laquelle il fallait se confronter mais qui pouvait toutefois tendanciellement libérer l’ouvrier du travail.

Panzieri conteste violemment cette position et, en partant de Marx, il se place directement sur le terrain du conflit politique. Mais ce n’est pas le Marx prophétique ou le théoricien de la philosophie qui l’intéresse : dans l’un de ses textes les plus fameux, Sur l’usage capitaliste des machines dans le néocapitalisme16, c’est l’analyste et le sociologue du capitalisme avancé de son temps qu’il sollicite. Pour Marx, et plus encore dans l’interprétation nouvelle qu’en fait Panzieri, le développement technologique est tout entier contenu dans le développement capitaliste. La machine, la science, se détachent du producteur et deviennent une fonction du capital : « La machine ne libère pas l’ouvrier du travail, elle vide le travail de son contenu. » « Plus » de technologie signifie « plus » de capitalisme, la consolidation du capitalisme, une extension quantitative et qualitative de sa domination. Il n’existe pas un seul moment où l’ouvrier travaille « librement », pas un instant où la science (quelle qu’elle soit) se développe indépendamment du capital. Collaborer de quelque manière que ce soit au développement du « plan » capitaliste revient donc à s’en rendre complice y compris dans sa dimension la plus « despotique ».

Il apparaît clairement ici que le thème du « refus du travail » était déjà présent dans la radicalité du discours des Quaderni rossi, et que le corpus théorique aussi bien que la pratique politique permettaient déjà à l’époque d’envisager l’« autonomie ouvrière » non pas comme la réitération du vieux concept d’indépendance prolétarienne, mais comme la qualification communiste de cette indépendance.

Et c’est précisément autour des questions de l’auto-organisation de la classe ouvrière et du « refus du travail » que se consommera la scission dont sortira, comme nous le verrons, l’expérience de la revue classe operaia.

Après le XXe Congrès du PCUS, Panzieri cherche à gauche une issue à la crise du stalinisme, en refusant de se laisser enfermer dans la fausse alternative entre dogmatisme et réformisme. Il voit bien sûr dans la nouvelle orientation de Khrouchtchev une étape irréversible dans la voie qui mène au dépassement du stalinisme, condition indispensable d’un authentique renouvellement du mouvement ouvrier. Mais deux éléments contradictoires coexistent toutefois dans les thèses du XXe Congrès. Car si l’autocritique et la reconnaissance des erreurs du passé y sont incontestablement présentes, la réaffirmation des « voies nationales vers le socialisme » et de la démocratie socialiste ne permettent pas de remettre en cause les fondements mêmes de la déviation autoritaire du marxisme : la théorie de l’État-guide et celle du Parti comme dépositaire de la « vérité » révolutionnaire, et unique interprète légitime des intérêts des masses. La critique de Panzieri s’applique donc à désenchevêtrer l’instance de rénovation et le dogmatisme autoritaire, pour tenter d’en finir avec l’héritage persistant de l’ère stalinienne qui entrave le développement de la démocratie dans les institutions du mouvement ouvrier. Pour engager une véritable politique de renouvellement du mouvement ouvrier national, ce qui suppose que les positions puissent s’y confronter librement, il estime nécessaire de reconsidérer l’interprétation traditionnelle du capitalisme italien (qui absolutise ses goulets d’étranglement et ses incapacités structurelles) pour la mettre en adéquation avec la réalité du capitalisme contemporain, caractérisé par une forte augmentation de la production. Mais au-delà, l’aspect le plus préoccupant de la crise du mouvement ouvrier italien tient à la distance grandissante qui sépare les partis à la fois des travailleurs et de la structure de l’économie. Cette séparation progressive s’explique par la disjonction entre la tactique et la stratégie dans la politique des partis historiques : en renvoyant la question du pouvoir à un avenir vague et indéterminé, ils cèdent à un empirisme qui se refuse à affronter les problèmes fondamentaux de la construction du socialisme. Incapables de formuler la moindre proposition réelle sur les problèmes de la production, les partis ont abandonné l’usine aux syndicats. Et en faisant du Parlement leur terrain d’action privilégié, ils se sont éloignés des besoins et des contradictions de la classe ouvrière.

  • 1. L’analyse en termes de « composition de classe », notion centrale de l’opéraïsme, porte sur le rapport dynamique entre d’une part la « composition technique » de la classe ouvrière, c’est-à-dire les modalités de l’exploitation du travail vivant dans le processus productif, et de l’autre la « composition politique » de la classe, c’est-à-dire la subjectivité et les comportements ouvriers – auxquels elle accorde une attention primordiale, dans une perspective révolutionnaire. Sur cette notion, qui trouve sa source chez Marx au Livre I du Capital, voir la suite de ce texte, ainsi qu’au chapitre 6 – Les Comités Unitaires de Base (CUB) : la classe ouvrière comme sujet (p. 271 sq.), et Sergio Bologna : 68 en usine (p. 285 sq.), et l’ensemble du chapitre 8 (p. 365 sq.). Voir aussi Yann Moulier-Boutang, « L’opéraïsme italien : organisation/ représentation/idéologie ou la composition de classe revisitée », Le Philosophe et le gendarme, vlb éditeur, 1986
  • 2. Gianpiero Mughini, « Cronaca politica », Cultura e ideologia della nuova sinistra, Comunità, 1973.
  • 3. Sur cette question, voir chapitre 2, note 1.
  • 4. Vittorio Foa, « La monarchia di luglio del capitalismo italiano », Mondo nuovo n° 29, 1962.
  • 5. « Tesi di Giuseppe Muraro (Convegno del PSI sulla FIAT, gennaio 1961) », publié dans les Quaderni rossi, n° 1, septembre 1961.
  • 6. « À partir de 1958-59, il y a trois ou quatre ans, de nouvelles strates d’ouvriers ont été massivement injectées dans l’usine […]. La FIAT a besoin de “cire vierge”, d’une main-d’œuvre de première embauche pour faire accepter ses systèmes de production », « Relazione di Romano Alquati sulle “Forze nuove” (Convegno del PSI sulla FIAT, gennaio 1961) », Quaderni rossi, n° 1, op. cit. Dans ce texte, au terme d’entretiens et de discussions avec des ouvriers PCI et PSI des Commissions internes de la FIAT et de « jeunes ouvriers non inscrits », Romano Alquati analyse les vagues successives d’embauche à la FIAT conjointement aux différentes phases de rationalisation engagée par l’entreprise depuis 1949, en tentant d’identifier « les forces “disponibles” pour une reprise des luttes ouvrières ».
  • 7. Le Partito socialista italiano di unità proletaria naît en 1964, de l’opposition d’un certain nombre de militants socialistes à la participation du PSI au gouvernement Moro de centre-gauche. PSIUP avait été le premier nom du PSI entre 1943 et 1947 .
  • 8. Sur la conception du plan par Raniero Panzieri, voir le texte suivant. On peut lire aussi ce qu’en dit Mario Tronti dans « Le plan du capital », Ouvriers et Capital, op. cit.
  • 9. Giampero Mughini, « Cronaca politica », Cultura e ideologia della nuova sinistra, op. cit.
  • 10. Sur la gauche communiste et Danilo Montaldi, voir également Histoire critique de l’ultra-gauche, Trajectoire d’une balle dans le pied, Senonevero, 2009].
  • 11. Quaderni rossi n° 2, juin 1962. Les écrits de Romano Alquati (1935-2010) ne sont pas traduits en français. Une anthologie de ses textes, parus dans les revues Quaderni rossi et classe operaia, a été publiée aux éditions Feltrinelli en 1975 : Sulla FIAT e altri scritti. Sur son parcours et sa contribution à l’enquête comme méthode de travail politique, on peut lire « Intervista a Romano Alquati » in Francesca Pozzi, Gigi Roggero, Guido Borio, Gli operaisti, DeriveApprodi, 2005
  • 12. Bien qu’il ne soit formellement cité que plus bas, le passage qui suit comporte de larges extraits (parfois légèrement récrits) du texte d’Antonio Negri Dall’operaio massa all’operaio sociale, Multhipla, 1979, réédité avec le sous-titre Intervista sull’operaismo, Ombre corte, 2007 Nous avons choisi de réintroduire les formulations originelles du texte de Negri là où elles nous semblaient éclairer le propos.
  • 13. Toni Negri dans son texte situe plutôt ce moment de rupture aux émeutes de Gênes en juillet 1960.
  • 14. Le panettone est une brioche fourrée de raisins secs et de fruits confits, traditionnellement consommée à Noël en Italie. « J’étais dans un endroit où on faisait la pâte, puis on la travaillait avec des outillages. Quand la pâte sortait, on mettait dessous des chariots de plastique, des espèces de grosses bassines. La pâte tombait dedans, nous il fallait qu’on y mette d’abord de la farine, et la pâte restait là à lever. Un jour, je lisais Diabolik à la pension, j’ai oublié d’aller au boulot. J’y ai pensé au dernier moment, je suis descendu quatre à quatre, j’ai pris le métro, je suis arrivé en retard… », Nanni Balestrini, Nous voulons tout, op. cit.
  • 15. Avant de devenir le nom d’un groupe extraparlementaire, « lotta continua » sera le mot d’ordre de l’assemblée ouvriers-étudiants de la FIAT de Turin en 1969 pendant « l’Automne chaud ».
  • 16. « Sull’uso capitalistico delle macchine nel neocapitalismo », Quaderni rossi n° 1, septembre 1961. Ce texte a été republié dans Lotte operaie nello sviluppo capitalistico, Einaudi, 1976, et traduit en français dans Quaderni rossi, Luttes ouvrières et capitalisme d’aujourd’hui, Maspero, 1968.