Andrea Valcarenghi: 1968, Milan magique

Mars 19681: à Milan, après une expulsion violente de la Statale occupée, les étudiants se rassemblent à l’Université catholique. Cette journée restera dans l’histoire sous le nom de « massacre du largo Gemelli ». Plus de 5000 étudiants sont encerclés par la police. La tension est à son comble, l’organisation au point mort. Mais l’imagination est au pouvoir, et Capanna le catholique s’empare du mégaphone: « Policiers, nous vous donnons cinq minutes pour vous disperser! »

Jamais nous n’avons pris autant de coups. Ou pour le dire autrement, la créativité et l’imagination ne vont pas toujours de pair avec la préparation militaire. Les militants des différents groupes marxistes-léninistes ne rateront pas une si belle occasion de marginaliser la Cattolica. Mais les luttes à l’université continuent, les campements rouges aussi.

Un jour, je traînais au premier étage de la Statale, j’entre dans un amphi et je suis assailli par une putain d’odeur. Je reste foudroyé.

C’est du haschich!

Je n’ai jamais su si ces mecs qui fumaient dans un coin étaient des étudiants hippies ou des provocateurs du Specchio2. Le fait est que toute une campagne de diffamation est en train de se monter à propos de l’université qui serait devenue une infâme Babylone et je ne sais quelles autres cochonneries. Mais comme dit l’oncle Mao, « la bourgeoisie soulève de grosses pierres pour se les laisser retomber sur les pieds ». En réalité, la propagande des journaux à scandale redonna force et vigueur aux occupations: « […] après avoir brisé le crucifix qui ornait l’amphithéâtre, les deux maoïstes s’accouplèrent de manière obscène, enveloppés dans un drapeau rouge […]. » Joli non? Malheureusement on s’accouplait peu, en dépit de la propagande du Specchio et consorts. Dommage.

Des drapeaux rouges en revanche il y en avait vraiment des palanquées. Et du pain chaud aussi, sur le piquet de grève à 7 heures du matin, quand on était crevés après une nuit de veille. Ce qui commençait à manquer c’était une ligne politique. Et c’est juste au moment où la situation commence à se déliter, où les assemblées se réduisent à deux ou trois cents afficionados, qu’arrivent, fraîchement expulsés de la Cattolica, les trois mousquetaires qui vont réveiller tout ça: Pero, Spada et… Capanna!

Pero ne se fait pas remarquer, c’est avant tout un stratège; tout le contraire de Spada qui avec sa grande écharpe rouge semble fait pour présider les assemblées. Mais c’est Capanna, le beau ténébreux, qui avec son charisme naturel fait immédiatement sensation. Sa manière de parler « prolétaire » balaye toutes les réserves et les préjugés qui pesaient sur « Mario le catholique ». Dès la première assemblée à la Statale, il prend la parole et un murmure parcourt le grand amphi: « C’est le croisé en exil. » Mais à la fin de son intervention, ils sont deux mille, debout, à l’applaudir.

Le 8 juin, lors d’une réunion restreinte, le Mouvement étudiant décide de faire le procès public du Corriere della Sera – coupable d’avoir orchestré une campagne de diffamation contre les occupations – et d’appeler ensuite à une manifestation dure. Cela se passe chez Marina Lavaggi, il y a Falce martello, le Pcd’I, le Mouvement étudiant, le Sisso avec son trip militariste, une douzaine en tout. Il fallait décider des modalités de l’assaut […] et surtout il fallait changer de plan: l’attaque du Corriere […] avait été annoncée publiquement en assemblée générale, et communiquée à la presse. Même le Gazzetino padano avait repris l’information. Nous avons donc opté pour un plan différent, que nous avons tenu secret jusqu’au dernier moment. La police et le Corriere s’attendaient à la traditionnelle méthode d’attaque: rassemblement, cortège, occupation. Mais à l’heure où la direction du Corriere se réunissait pour décider de la manière d’empêcher l’occupation, et où la Préfecture envoyait des télex pour demander des renforts, nous décidions de bloquer les camionnettes de livraison du journal, on passait à l’offensive. Pendant plusieurs jours, des camarades ont circulé carte en main aux alentours de la via Solferino pour repérer les rues adjacentes au Corriere, les casernes, les chantiers de construction dont on ferait des dépôts de pavés, le trajet des camionnettes jusqu’à la gare Centrale et l’aéroport de Linate. Nous étions à l’aube de ce que les journaux allaient appeler « la bataille de la via Solferino »: trois mille étudiants contre cinq mille policiers.

Le meeting-procès dure deux heures, de 21h à 23h environ. La piazza Duomo est complètement bouclée par les carabiniers et la police. Beaucoup pensent qu’il ne se passera plus rien, une bonne partie des 3000 manifestants renonce à participer au cortège. Jusqu’au dernier moment, on ignore la décision des grands chefs, mais finalement Marina laisse tomber la sentence attendue: « Nous allons clouer le bec au Corriere della Sera! » Une colonne se forme et s’ébranle, on ne fait pas les fiers quand il faut passer entre deux rangées de carabiniers ricanants et armés jusqu’aux dents. On marche en direction de la via Solferino, la gorge nouée. Pour la première fois, les slogans sont rares et peu repris. La police aussi s’en est aperçue et sur sa fréquence radio (captée par un camarade), on entend: « Central, nous suivons la manifestation, ils semblent indécis […] nous entrons maintenant dans la via Turati […] ils sont dispersés […] à distance […] ».

En effet, il y a désormais quatre cortèges, distants les uns des autres d’environ 200 mètres, et la police a interprété cette séparation comme un désaccord politique entre les manifestants. En fait, au moment d’arriver sur le largo Treves, devant la via Solferino, un groupe s’engage dans la via Statuto, deux autres se dirigent vers la piazza San Marco et le largo La Foppa, le dernier s’arrête largo Treves. Tandis que la police exulte sur les ondes « […] ils se dispersent, ils se dispersent […] ils renoncent à attaquer » […] NOUS SOMMES EN TRAIN D’ENCERCLER le petit frère de Springer, le colosse allemand de l’information falsifiée3. Je fais partie du groupe qui passe par la via Statuto et se déploie sur le largo La Foppa. Nous devions tout avoir à notre disposition: des chaînes pour attacher les voitures au milieu de la rue, des fusées de détresse, des billes pour ralentir les charges de la police. Mais le fait est que malgré toute notre bonne volonté nous ne sommes pas encore de vrais militaires.

Peu avant l’opération, Saracino s’est fait choper piazza Duomo avec une voiture pleine de matériel: essence et tout le reste. Cet imprévu prive par exemple notre groupe de fusées de détresse, et le groupe de la piazza San Marco se retrouve carrément sans chaînes pour monter des barricades […] ; ce sera le point faible de l’opération. À 23h30 une fusée tirée depuis le largo Treves explose dans le ciel: c’est le signal. À cinq ou six, on commence à déplacer les voitures au milieu de la rue. Il y en a un qui n’est pas au courant du plan, qui n’est pas d’accord, qui ne comprend pas. Un crétin m’appelle par mon nom de famille. Mais rapidement, tout le monde s’y met. Alignés à vingt mètres, les carabiniers ont l’air ahuris, mais ils n’interviennent pas. Un fonctionnaire en civil parle dans une radio mobile, il réclame probablement des instructions. En quelques minutes, la barricade est terminée: cinq voitures enchaînées par le pare-chocs, et nous derrière, en train de préparer les bouteilles. Le mot d’ordre est de NE PAS tirer sur les policiers. Les bouteilles doivent servir à incendier les barricades pour retarder les charges de la police, couvrir notre fuite et nous laisser le temps de construire plus loin une deuxième barricade avec d’autres voitures, et ainsi de suite. DE LA VIA SOLFERINO AU CENTRE, ON allait mettre LA VILLE À FEU ET À SANG MAIS LE CORRIERE NE PARAÎTRAIT PAS. Voilà qu’ils chargent: juste au moment où une estafette en mobylette nous annonce que tous les fronts de lutte sauf le nôtre ont été enfoncés, on voit avancer les « caroubes4 » qui font tourner leurs bandoulières. Ils ne sont pas nombreux, une cinquantaine, c’est peut-être cela qui les a rendus hésitants jusqu’ici. Une volée de pavés, sortis d’on ne sait où, part de derrière la barricade.

Vive la spontanéité de masse.

Nous gagnons ainsi au moins une dizaine de minutes: les carabiniers se replient, ils attendent les lacrymogènes. Il est minuit quand, sous une pluie de grenades lacrymogènes, nous sommes contraints d’abandonner la première barricade en flammes. Les premiers policiers qui parviennent à contourner l’obstacle sont encore en zone ennemie: le premier peloton glisse sur une mer de billes de verre répandues au sol. Ces trois ou quatre précieuses minutes supplémentaires sont suffisantes pour construire une deuxième barricade au croisement avec les boulevards5. De nouveau les autos enchaînées, et derrière nous, un chantier de construction avec tout ce qu’il faut. Nouvel effet de la créativité des masses: au moment où apparaissent les premiers casques gris et verts, une salve de briques et d’autres objets du même acabit s’envole du chantier. Une estafette motorisée en provenance de la piazza della Repubblica nous annonce que le groupe « San Marco » est en difficulté par manque de munitions, tandis que le « via Moscova » s’est fait charger par l’arrière, qu’il a dévié par la via Brera et que, depuis le largo Treves, il s’est replié en éventail pour rejoindre finalement le corso Garibaldi. Il y a maintenant six fronts: Solferino, Brera, San Marco, Moscova, Garibaldi, et via Legnano. Mais les barricades et les affrontements se multiplient sans trêve. La police ne sait plus où donner de la tête, ni comment les contenir. La défense du Corriere, si soigneusement préparée, se révèle complètement inutile puisqu’il ne s’agit pas d’un assaut mais d’un encerclement à distance. Ruse de guerre! Dans les faits, la police et les carabiniers qui tentent de percer l’encerclement sont contraints à la défensive. Et les exemplaires du Corriere della Sera sont déjà prêts, chargé sur des camionnettes. Il est une heure trente: nous sommes en train de bloquer l’édition du centre de l’Italie. Bien sûr, cela ne pourra pas durer indéfiniment, les colonnes de bleus qui stationnaient sur la piazza Duomo convergent déjà dans notre direction. Mais notre force c’est que nous agissons par petits groupes sur plusieurs fronts à la fois, tandis qu’eux se déplacent tous ensemble, et que bien sûr ils sont plus lents. Nous découvrons la guérilla urbaine, la leçon du Mai français. La bataille dure presque cinq heures. Jusqu’à quatre heures du matin, nous avons tenu tête au bataillon Padova et à la Troisième brigade d’intervention rapide d’Alessandria, les meilleurs en somme, les spécialistes du cassage de gueule d’ouvriers.

Bien sûr, la victoire n’a pas été complète. Le Corriere della Sera, recouvert par la direction de bâches plastique anti-jet de pierre depuis la déclaration de guerre, est resté inviolé. Et les journaux finiront par sortir à cinq heures du matin, dans des camionnettes banalisées (d’un coup de peinture sur l’inscription « Corriere della Sera ») et pourtant aisément repérables à leur inhabituelle escorte policière. Mais nous avions réussi à leur causer AU MOINS QUATRE HEURES DE RETARD. Nous allions pourtant payer cher notre inexpérience et notre immaturité: à l’aube, une fois les affrontements terminés, des camarades, au lieu de rentrer chez eux, sont restés traîner dans les parages, par curiosité. Une curiosité qui, comme le 11 mars 1972, fut terriblement coûteuse6. Entre 6 et 7 heures du matin, plus de 350 camarades furent arrêtés: ramassés dans les rues, attrapés dans les embouteillages, cueillis en pleine euphorie au rectorat de la Statale. Nous n’en savions pas encore assez long, et il faudra attendre presque quatre ans pour que la leçon porte ses fruits: le 12 décembre 1972, après quatre heures d’affrontements, et pour la première fois, la police ne réussit à arrêter que dix-huit camarades7.

Les journaux de droite? On est d’accord! Le lendemain dans la presse il y a un bordel jamais vu. Les journaux modérés parlent d’une manifestation étudiante chargée par la police, les journaux de droite nous qualifient d’étudiants extrémistes, prochinois, adeptes de la guérilla urbaine. GUÉRILLA, ÉMEUTE, RÉVOLUTION. Voilà les mots justes! Les modérés, par contre, minimisent. Des pierres? Allons bon! Des fusées? Mais enfin, ce sont des gamins! Les modérés ne donnent pas satisfaction. Et nous, ça nous la fout mal.

« Les journaux de droite avec leur bêtise sont souvent nos meilleurs alliés » (Jerry Rubin).

 

La manifestation à la Scala8

Il pleuvait des cordes. On part de la Statale, environ soixante-dix, Mario en tête, toujours drapé dans sa cape noire. En arrivant piazza della Scala on se heurte à un barrage de flics, il y en a assez pour décourager même le fou furieux qui a osé attaquer la police sur le largo Gemelli. Tout cela se conclut par un tir nourri d’œufs frais, et un discours particulièrement enflammé de Capanna, qui se tourne mégaphone en main vers les policiers immobiles, en rang sous la pluie: « […] Vous vous demandez certainement pourquoi nous sommes venus protester ici contre cette débauche de luxe, au mépris de la misère dans laquelle la plus grande partie du peuple italien est en train de sombrer. […] C’est parce que les étudiants sont solidaires du prolétariat qui souffre et qui travaille. […] Mais à présent c’est à vous que nous posons la question, vous qui avez été arrachés à vos villages, qui avez dû abandonner la terre qui vous a vus naître pour aller servir un gouvernement qui vous affame, vous à qui on donne aujourd’hui l’ordre de rester là, sous la pluie, devant ce temple du luxe, pour protéger ces quatre putains couvertes de bijoux […] » On ne savait plus très bien si c’était la pluie qui mouillait les yeux et les joues de ces agents alignés là, à quelques pas de nous. Pour ma part, je n’ai pas le temps de me faire une idée: un officier des carabiniers s’avance et nous intime l’ordre de partir. Capanna sera inculpé pour incitation à la rébellion.

  • 1. Ce texte est extrait d’Andrea Valcarenghi, Underground : a pugno chiuso !, Arcana,1973, rééd. N.d.A. Press, 2007
  • 2. Revue hebdomadaire fondée en 1958, qui faisait partie de la presse à scandale et conservatrice
  • 3. Le groupe de presse d’Axel Springer, notamment propriétaire du tabloïd Bild zeitung, avait mené une violente campagne contre le mouvement étudiant allemand et ses leaders. Après l’attentat contre Rudi Dutschke en avril 1968, le mouvement avait attaqué le bâtiment du groupe Springer et incendié ses camionnettes de livraison
  • 4. Les « carruba » sont un surnom des carabinieri.
  • 5. À Milan, la cerchia dei bastioni est un ensemble de boulevards circulaires qui correspondent à l’enceinte espagnole de la ville dont ils relient les différentes portes.
  • 6. Le 11 mars 1972, le siège du Corriere della Sera à Milan est de nouveau pris d’assaut lors d’une manifestation à l’appel du Comité national de lutte contre le massacre d’État. À la suite d’affrontements avec la police, un passant est tué par une grenade lacrymogène tirée à hauteur d’homme, on compte de nombreux blessés, 90 personnes sont arrêtées
  • 7. Le 12 décembre 1972, une manifestation marque, comme tous les ans, le jour anniversaire de l’attentat de la piazza Fontana
  • 8. La Scala est l’opéra de Milan dont les ouvertures de saison, chaque mois de décembre, sont fréquentées par la riche société milanaise. À partir de la manifestation du 7 décembre 1968, dont il est question ici, il deviendra coutumier pour le mouvement de venir contester la culture de l’apparat de cette institution. Voir aussi chapitre 10 – L’automne des Circoli, p. 491 sqq