9. La révolution du féminisme

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1977 : la fuite hors des collectifs

En 1977, le mouvement étudiant parle de besoins et entend valoriser l’individu en tant qu’il est irréductible au collectif et au projet. Eugenio Finardi chante « Il politico è personale». Les Indiens métropolitains font des rondes et se peignent le visage. « Reprenons la vie » est devenu un slogan de masse. Il paraît possible de retrouver les raisons d’une lutte commune.

Mais là encore, le conflit éclate. Souvent de manière violente. Très vite, les manifestations des femmes subissent les agressions des autonomes qui, souvent suivis des filles de leur groupe, tentent d’imposer leur point de vue par la force : il n’y a pas de séparatisme possible, la lutte est une, tout comme la forme qu’elle doit prendre. Le deux tend à redevenir un.

Il y a deux sexes

« La femme ne se définit pas par rapport à l’homme. C’est sur cette conscience que se fondent notre lutte et notre liberté. L’homme n’est pas le modèle auquel il faudrait conformer le processus de découverte de soi engagé par les femmes. La femme est autre par rapport à l’homme. L’homme est autre par rapport à la femme. » Ainsi commence le manifeste de Rivolta femminile, qui paraît en juillet 1970. Et il continue ainsi :

« L’égalité est une tentative idéologique pour asservir la femme au dernier degré. Identifier la femme à l’homme revient à anéantir l’ultime perspective de libération.

Pour la femme, se libérer ne signifie pas accepter la même vie que l’homme – parce qu’elle est invivable – mais exprimer son sens de l’existence.

La femme en tant que sujet ne refuse pas l’homme en tant que sujet, elle le refuse en tant que figure absolue. Dans la vie sociale, elle le refuse en tant que figure autoritaire.

La révolution partielle

Non seulement, donc, la révolution ne répond pas à la nécessité pour les femmes de mener une existence libre, mais le « sujet historique » (la classe) est traversé par la contradiction, par le conflit entre les sexes

. Le machisme et l’autoritarisme patriarcal sont les deux principales cibles des textes du DEMAU, un groupe né à Milan à la fin des années 1960.

Il s’agit à présent, de devenir l’un des deux sexes, de sortir de cette subordination séculaire qui s’est répliquée dans le mouvement ouvrier et dans le mouvement étudiant. Les femmes découvrent qu’elles y participent dans un silence soumis. Elles ne prennent pas la parole dans les assemblées ; elles n’écrivent pas les tracts, mais elles se lèvent à six heures du matin pour aller les distribuer devant les usines (à la première équipe) et devant les écoles. Elles sont en quelque sorte les « grillons de la ronéo ». On n’est pas très loin des « grillons du foyer ».

La société des droits

Tandis que les femmes discutaient, se rencontraient, débattaient, inventaient de nouvelles formes de prises de conscience, de nouvelles manières de faire de la politique, il y en avait qui réfléchissaient à ce qu’il fallait faire pour les femmes. Parfois, c’étaient les mêmes que celles qui discutaient et se rencontraient. Le plus souvent, c’étaient d’autres femmes : celles qui étaient dans les partis, au parlement ou au syndicat.

On peut faire la liste de lois que ces femmes ont gagnées : le divorce, la réforme du code de la famille, la loi sur la parité, le planning familial et, enfin, la loi sur l’avortement.

Ces conquêtes ont donné lieu à une lecture du mouvement politique des femmes qui le décrit tendanciellement comme un processus de civilisation. C’est une lecture que partagent également beaucoup de femmes. À travers des catégories « réformistes », on en arrive ainsi à nier que le monde est un et que les sexes qui y vivent sont deux. On accepte la médiation existante.

Les journaux de l’aire féministe

Les expériences menées par les femmes dans le mouvement féministe se sont multipliées, parfois dans des sens très différents. Cette prolifération, si elle a été bien sûr positive, a posé le problème de l’échange et de la communication entre les collectifs. Lorsqu’on réussit finalement à entrer en contact, il est souvent difficile de se comprendre, peut-être parce que les intérêts divergent, mais surtout parce que les formes d’expression, les langages, sont différents.

Le problème se pose aussi pour d’autres formes de communication, comme le cinéma, les arts visuels ou l’écriture, avec quelques problèmes supplémentaires. En dépit des obstacles, les moyens de communication des expériences personnelles et collectives se multiplient, en particulier les journaux et les revues.

Certains de ces médias, généralement autogérés, se développent au rythme des collectifs dont ils sont issus ; d’autres en passent par l’industrie de l’édition et les circuits officiels de distribution.

L’adieu aux armes

Radicalité, transgression, rupture du cadre établi : comment tout ceci interfère-t-il avec l’histoire politique de la gauche ? De la gauche des années 1970 ?

Le 6 décembre 1975, lors de la grande manifestation pour l’avortement, première expression visible d’un séparatisme qui était déjà une pratique politique depuis plusieurs années, un représentant de la « nouvelle gauche » se prend une gifle pour avoir forcé le service d’ordre interdisant aux hommes l’accès au cortège1. Ce fut la première image médiatique de l’irréductible conflit qui traversait la nouvelle gauche, et des difficultés de la gauche – ancienne ou nouvelle – à intégrer ce qui ne se présentait pas comme une variable de la contradiction première capital/travail.

  • 1. Le 6 décembre 1975, 20 000 femmes manifestent en faveur de l’avortement, à l’appel du Comitato romano per l’aborto e la contracezione (CRAC), né en juin de la même année et qui commence alors à pratiquer l’avortement autogéré. C’est la première manifestation composée exclusivement de femmes en Italie. Elle donnera lieu à des affrontements avec des militants de Lotta continua et marque, pour les femmes des organisations d’extrême gauche, le début de la remise en question de la « double militance » et de la « politique traditionnelle ».

L’autoconscience

Il n’y avait qu’une seule façon d’échapper à la symbolique masculine : partir de soi. Donner de la valeur, dirait-on aujourd’hui, à son propre vécu, en lui conférant une dignité politique. « Le personnel est politique », voilà le mot d’ordre. La nécessité d’une attention spécifique à l’histoire de chaque individu-femme, comme condition et mesure de tout agir collectif ; le besoin des autres femmes pour se comprendre soi-même. L’analyse se concentra sur la famille : « plus jamais mères, femmes, filles, détruisons les familles ». Et aussi sur l’éducation autoritaire (le livre Du côté des petites filles6 allait, par exemple, dans ce sens), sur le rapport à la mère et à ses semblables. De là surgirent de petits groupes d’autoconscience, une pratique inventée aux États-Unis et diffusée en Italie par les collectifs Rivolta femminile.

Oppression / exploitation

Mais il est une autre torpille lancée contre le modèle porté par mouvement ouvrier : en partant d’une critique économique et sociale d’inspiration opéraïste, elle défend une monétisation du travail ménager, c’est-à-dire du travail souterrain, analysé au prisme de la catégorie d’exploitation. Le projet de libération des femmes consiste alors à faire apparaître la quantité d’effort et la quantité de revenu qui se dissimulent dans cette transformation de la valeur d’usage en valeur d’échange. À Padoue, les féministes exigent « un salaire pour les femmes au foyer ». En mai 1975, on peut lire dans les pages de leur journal Le operaie della casa :

« Nous les femmes, dans le monde entier, accomplissons le même travail : nous portons les enfants, nous les faisons naître, nous les élevons, nous prenons soin de notre mari, de notre famille. Nous sommes toujours présentes lorsqu’il faut soutenir et réconforter nos enfants qui reviennent de l’école, nos maris et nos pères qui reviennent de l’usine, du bureau, etc., nos parents ou nos beaux-parents terrifiés à l’idée de finir à l’hospice ou qui pensent être une charge à la maison.