8. Lutte armée et Autonomie ouvrière

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Des origines possibles de la « tendance armée »

« Ainsi, le rejet des Brigades rouges a-t-il servi de justification à la criminalisation du dissensus radical. Il a favorisé la mise en place en Italie d’une législation répressive sévère, sur le modèle allemand, et l’effacement de toute distinction entre prévention et répression […] », c’est du moins ce qu’on pouvait lire en 1976 au dos du volume Brigate Rosse, che cosa hanno fatto, che cosa hanno detto, che cosa se ne è detto. Et plus loin: « En ce sens [celui de reconstruire une histoire telle qu’elle s’est réellement passée, N.d.A.], le livre du Soccorso Rosso est une tentative [de lecture] honnête. La publication de ce livre, dans le moment particulier que nous traversons, entend précisément offrir au public ce service que personne n’avait auparavant songé à lui rendre, et qui devrait pourtant être la tâche de tout éditeur moderne. »

L’éditeur précise sa pensée dans la note qui introduit le volume. Il y récuse les qualifications de « provocateurs et d’espions » qu’on a souvent accolées aux Brigades rouges et leur reconnaît qu’ils combattent pour « une cause qui a mobilisé des générations entières de militants ».

La naissance des Brigades rouges

Les luttes de l’automne 1969 et celles du printemps 1970 provoquent une véritable crise de régime. Pour endiguer la conflictualité ouvrière et sociale, le patronat et les services occultes de l’appareil d’État avaient misé sur deux phénomènes: la montée en légitimité du syndicat d’une part, la « stratégie des bombes » et la brutalité de la répression de l’autre. Ils sont à présent contraints de chercher de nouvelles médiations.

Les GAP et Feltrinelli

Fin 1970 et début 1971 une série d’actions violentes sont revendiquées par des groupes clandestins qui se réclament souvent des Brigades rouges. On recense aussi quelques épisodes plus obscurs, ou plus provocateurs, que les fascistes et la police tentent de leur attribuer. Il s’agit en règle générale d’attentats « au plastic » accompagnés de tracts exaltant les BR.

Giangiacomo Feltrinelli: Estate 69 (extrait)

Il convient d’examiner – fût-ce brièvement – les raisons qui conduisent les forces de droite (grandes entreprises italiennes, militaires et forces internationales) à tenter d’imposer, sur le plan à la fois politique militaire, un virage autoritaire à droite. Disons-le clairement, les motifs qui poussent les groupes réactionnaires à des choix de ce type coïncident pour partie avec la critique que fait la gauche des superstructures du système. Leur opposition fondamentale tient plutôt aux buts que, respectivement, ils poursuivent.

La clandestinité, l’idéologie, l’organisation

Après la mort de Feltrinelli, une partie des militants des GAP rejoignent les BR qui sont désormais complètement clandestines et qui ont perdu, avec la disparition de Nuova resistenza, leur forme de représentation semi-légale. En septembre 1971, pour rendre leurs décisions publiques, elles font circuler un opuscule clandestin inaugurant une série de « réflexions théoriques » qui se poursuivront au cours des années suivantes.

Ce texte, qui prend la forme d’une auto-interview, met fortement l’accent sur la régression qui touche le système démocratique. La pensée politique des BR semble en proie à une profonde et soudaine transformation. Patrons et bourgeois, tout le monde y passe dans une atmosphère d’an mil: une page de l’Histoire est en train de se tourner, la révolution est une force de la nature qui frappe irrépressiblement à nos portes.

Les NAP et les luttes de détenus

Le 31 octobre 1974, des affiches manuscrites apparaissent sur les murs de Florence. Elles sont signées « Autonomia proletaria – Collettivo autonomo Santa Croce – Collettivo Jackson » et annoncent les obsèques de Luca Mantini, « prolétaire révolutionnaire, militant communiste » abattu avec Sergio Romeo lors d’un hold-up raté à la Caisse d’épargne de Florence.

Luca Mantini est un militant bien connu de Lotta continua, tandis que Sergio Romeo appartient à la foule des délinquants de droit commun. Cet épisode suscite tout d’abord une certaine perplexité, bientôt dissipée dans les cercles de la gauche extraparlementaire par un tract laissé dans une cabine téléphonique, qui révèle l’identité de deux autres personnes arrêtées: Pietro Sofia et Pasquale Abatangelo.

« Le 29 octobre au matin, à Florence, cinq militants sont tombés dans une embuscade tendue par les carabiniers […]. Les camarades sur lesquels on a tiré rue Alberti étaient des militants des NAP et nous les revendiquons comme tels.

Problématiques du mouvement ouvrier des années 1970

Fin 1969, les grandes questions qui agitent le mouvement ouvrier touchent à l’organisation et à la perspective stratégique, à l’invention de nouvelles formes sociales et à l’élaboration d’une nouvelle méthode d’analyse, axée sur les notions de composition de classe et de refus du travail.

La première question qui fait débat concerne les formes d’organisation dans les usines. Lorsque surgit le nouveau mouvement d’auto-organisation, la critique du syndicat fait d’emblée partie du patrimoine, de la conscience commune la plus partagée parmi les ouvriers. Elle comporte différents aspects, ou, pourrait-on dire, différents niveaux: le premier, le plus simple et le plus immédiat, c’est la contestation ponctuelle et systématique du rôle de médiation exercé par les organisations syndicales sur les questions spécifiquement liées aux négociations contractuelles avec le patronat.

Le second niveau est plus complexe: il s’agit d’une critique radicale du syndicat en tant qu’instance de médiation – et donc implicitement intégrée à la dynamique capitaliste –, en tant qu’instance de négociation du prix de vente de la force de travail.

Le refus du travail

L’expression « refus du travail » renvoie à deux significations distinctes, deux orientations théoriques et pratiques sur lesquelles il nous faut à présent nous attarder.

Le refus du travail c’est à la fois: a) une grille d’interprétation portant sur l’ensemble du processus qui voit s’affronter les luttes ouvrières et le développement capitaliste, l’insubordination et la restructuration technologique; b) une conscience diffuse assortie d’un comportement social antiproductif, qui participe de la défense de la liberté et du bien-être de chacun. Cette conscience devient peu à peu prégnante et c’est elle qui, dans les faits, a constitué jusqu’au milieu des années 1970 la base intangible de la résistance ouvrière face aux tentatives de restructuration capitaliste.

L’occupation de Mirafiori et l’émergence de l’autonomie comme projet politique

L’année 1973 marque un tournant décisif dans l’histoire du mouvement prolétaire en Italie, mais aussi dans les modes d’organisation de la gauche révolutionnaire. L’événement central en a sans doute été la mémorable conclusion des négociations sur les contrats, avec l’occupation de l’usine FIAT Mirafiori, où culmine tout le cycle des luttes autonomes initié en 1968.

Les années 1971 et 1972 avaient été marquées par la crise des groupes extraparlementaires et par un reflux des luttes d’usines. Au même moment apparaissaient des groupes sociaux actifs dans les grandes villes, sur le territoire métropolitain: le centre de gravité du mouvement était en train de quitter l’usine pour s’ancrer sur le terrain de l’appropriation sociale. L’occupation de la FIAT Mirafiori, précisément parce qu’elle se situe au cœur de cette transition, constitue un moment d’agrégation décisif. Elle conduit en outre à l’effondrement de la fonction dévolue aux groupes révolutionnaires, en réduisant à néant leur rôle d’avant-garde.

Au mois de mars à Turin, les conditions sont réunies pour mettre un point final aux résistances patronales à la conclusion de l’accord.

Toni Negri: « un pas en avant, deux en arrière: la fin des groupes »

Replaçons à présent les éléments du texte dans une perspective historique, non pas de manière générale mais dans le cadre qui nous intéresse immédiatement de l’expérience de ces dernières années. Le terrorisme et la « longue marche à travers les institutions » (c’est-à-dire le néo-réformisme), sont les deux faces de la crise théorique du mouvement révolutionnaire né en 1968. Mais la crise n’est pas seulement théorique, elle est aussi pratique. Les groupes sont engagés dans un irréversible mécanisme de dissolution, la seule issue semble être de renouer liens avec les institutions ou, à l’opposé, à s’engager individuellement vers le terrorisme. Des micro-partis se forment, le paysage devient mobile, instable, périlleux. Le mot d’ordre de la construction du parti et de l’organisation de l’insurrection s’effiloche en décisions minoritaires, incapables de se répliquer politiquement de manière massive. Ce problème n’est pas propre au mouvement italien, il concerne toutes les situations (en Europe et en Amérique) qui ont connu l’explosion de 1968.

Lucio Castellano: L’autonomie, les autonomies

L’histoire de l’autonomie est jalonnée, tout au long des années 1970, d’expériences politiques variées et hétéroclites, qui tournent toutes autour de l’idée-force de « refus du travail ». Loin d’être seulement une idéologie de l’émancipation, le refus du travail est une façon de lire la société capitaliste et de comprendre comment agissent ses protagonistes, de quelle manière le pouvoir y est distribué, quelles sont la dynamique et la finalité de son développement. C’est cette lecture qui définit les orientations et qui constitue la toile de fond des expériences qui, tout au long de cette décennie de conflit politique, vont s’opposer au mouvement ouvrier organisé.

C’est sur cette base que l’on peut tracer la ligne de continuité qui relie la « conflictualité sauvage » de 68 aux comités ouvriers de base (qui forment en grande partie l’ascendance commune de Potere operaio et de Lotta continua), les luttes « sociales » et la « résistance à la restructuration » (qui marqueront à la fois l’apogée et la fin de ces organisations) aux thématiques des nouveaux besoins et de l’« ouvrier social » qui s’imposeront de manière éclatante en 1976 et 1977.

Les collectifs politiques de Vénétie

Tous les mouvements qui ont traversé les « longues années 1970 » italiennes ont procédé d’une spécificité territoriale dont il est impossible de ne pas tenir compte. Le contexte dans lequel les différents sujets antagonistes ont agi a marqué de manière décisive ces expériences et leurs évolutions. Cela est d’autant plus vrai lorsqu’on examine l’expérience qui s’est déroulée en Vénétie, avec un premier axe, de 1967 à 1973, centré sur le pôle industriel de pétrochimie de Porto Marghera, et un second, de 1974 à 1979, sur la ville de Padoue. Épisodes significatifs, au point d’attirer – en même temps que l’opération politico-­judiciaire du 7 avril – l’intérêt morbide de grandes signatures du monde de la presse, de sociologues et d’intellectuels, et de mériter par la suite, à l’intérieur même de l’« anomalie italienne » du long Mai 68, le qualificatif d’« anomalie vénitienne ».

Le compromis historique

L’expression « compromis historique » naît en 1973 à la suite d’une réflexion menée par les instances dirigeantes du PCI sur le coup d’État fasciste au Chili. Mais il ­serait tout à fait erroné de voir dans cette formule, dans ce concept, une innovation radicale ou un tournant dans la politique du PCI.
Le « compromis historique » est au contraire, la traduction en termes politico-institutionnels d’une stratégie longuement mûrie, vers laquelle le PCI s’oriente dès 1946; cette stratégie prend différents noms selon les moments, parmi lesquels « voie italienne vers le socialisme » ou « politique des nouvelles majorités », mais son fil conducteur reste la recherche constante d’un équilibre entre une pratique réformiste et un langage idéologique révolutionnaire.

Dans les années qui ont suivi la mort de Togliatti, un nombre croissant de jeunes cadres communistes, en particulier ceux qui se sont formés à l’université, étaient sortis de l’orbite du Parti sous l’influence de deux forces d’attraction principales.