4. De l'école de classe à l'anti-autoritarisme

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Che Guevara: Le pas de la guérilla doit s’aligner sur celui du camarade le plus faible

L’armée de guérilla, armée populaire par excellence, doit avoir sur le plan des individus toutes les meilleures vertus du meilleur soldat du monde. Elle doit se fonder sur une stricte discipline. Si les formalités de la vie militaire ne conviennent pas à la guérilla, s’il n’y a ni claquement de talons ni salut rigide, ni explication soumise devant le supérieur, cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de discipline. La discipline du guérillero est intérieure; elle vient de la conviction profonde qu’a l’individu de la nécessité d’obéir à son supérieur, pour assurer l’efficacité de l’organisme armé dont il fait partie, mais aussi pour garantir sa propre efficacité. […] Soldat discipliné, le guérillero est aussi un soldat très agile, physiquement et mentalement; une guerre de guérilla statique est inimaginable. Tout se passe la nuit. Grâce à leur connaissance du terrain, les guérilleros se déplacent la nuit, prennent position, attaquent l’ennemi et se retirent. Il n’est pas nécessaire qu’ils se retirent très loin du théâtre des opérations; il faut simplement qu’ils le fassent très vite [...] ».

Don Milani: Lettre à une maîtresse d’école

C’est dans un contexte social chargé, qui dit son aspiration à la démocratie et à des changements profonds, que paraît en 1966 la Lettre à une maîtresse d’école. . C’est un extraordinaire petit prêtre qui l’a écrite, avec les gamins de sa paroisse à Barbiana del Mugello, un petit village très pauvre de l’Apennin toscan. Il s’agit d’un acte d’accusation très dur contre l’institution scolaire, contre l’insensibilité des enseignants, contre l’abstraction et les falsifications du « savoir des patrons ». En utilisant de manière ingénieuse et créative les annuaires de l’ISTAT,, il montre les réalités et les mécanismes de la sélection scolaire qui favorise les « Pierino » (les enfants des patrons) et exclut les enfants des prolétaires. Ce qui est en cause, ce n’est pas seulement le fonctionnement de l’institution scolaire, ce sont aussi les contenus de l’enseignement (les « Pierino » les absorbent en famille depuis tout petit) et l’usage même de la langue, qui est en soi élitaire et classiste.

Franco Bolelli: La révolution culturelle de la musique

« Pas besoin d’un Monsieur Météo pour savoir d’où vient le vent » chantait, il y a vingt ans, un poète guerrier qui n’avait pas encore été domestiqué. À l’époque, pour dire les métamorphoses du temps, il y avait la musique. Les années 1960 sont peut-être les dernières où la musique ait eu cette fonction prémonitoire, ce rôle annonciateur des transformations à venir, qui sont sa raison d’être. À l’heure où Marshall McLuhan annonce l’avènement d’une époque de culture globale, la musique apparaît d’instinct comme la première langue réellement planétaire. Partout dans le monde, les mouvements de révolte battent au rythme de la même bande-son. Elle ne se limite pas à les accompagner, elle est leur étincelle. Car, c’est d’abord avec la musique que la température monte, et que s’embrase cet esprit de rébellion qui alimentera l’imaginaire politique et culturel des mouvements.

La crise des associations étudiantes traditionnelles

Le centre-gauche avait tout d’abord suscité de grandes espérances. « À partir d’aujourd’hui, chacun est plus libre » avait – non sans raison – titré Avanti!, le quotidien du PSI, à la naissance de la coalition. En réalité, le contexte social a pris beaucoup d’avance sur le cadre politique: les ouvriers refusent le piège de l’équation « plus de salaire = plus de productivité ». Les étudiants se montrent chaque jour plus hostiles à la moindre forme d’autoritarisme et mettent en cause de plus en plus ouvertement le contenu des enseignements. Les modèles de vie et les mœurs étaient en train de changer beaucoup plus vite que n’était en mesure de le prévoir le système politique.

Par ailleurs, la police continue à tirer impunément dans la rue. L’augmentation globale de la richesse fait paradoxalement saillir les déséquilibres économiques de manière criante, et sur la question des besoins matériels, la défiance envers les formes traditionnelles de la représentation (partis et syndicats) se généralise. La FIOM, qui avait pourtant pris la tête des luttes dans la métallurgie, a atteint un taux d’adhérents historiquement bas et la FGCI, l’organisation des jeunes communistes, est exsangue. Le système de représentation qui s’est imposé depuis l’après-guerre traverse une crise sans précédent.

La galaxie Gutenberg et le mouvement

Dans l’Italie des années 1950, la « consommation » de livres était encore le privilège presque exclusif des classes moyennes supérieures. La politique des maisons d’édition se fondait d’ailleurs elle-même sur des calculs plutôt pessimistes: des tirages faibles, une nette prédilection pour les classiques, anciens et contemporains, etc. On visait en somme un lecteur cultivé assez traditionnel. Pour ce qui concernait les textes italiens, l’attention se portait presque exclusivement (à de rares exceptions près) sur la littérature « positive », dans la tradition de la Résistance. Le projet ­culturel le plus substantiel était sans doute à cette époque celui des éditions Einaudi à Turin, dont le comité éditorial mènera pendant des années une politique indépendante des impératifs du marché.

Pourtant la fin de la décennie est ravivée par des initiatives éditoriales nouvelles, qui gagnent progressivement en richesse et en consistance. C’est le cas des éditions Feltrinelli, qui publient deux grands best-sellers, jusqu’alors inconnus: Le Guépard et Le Docteur Jivago. Alberto Mondadori quitte la grande entreprise familiale pour fonder les éditions Il Saggiatore.

Le dissensus et les symboles de la révolte

Si les années 1960 voient l’émergence d’un dissensus radical, c’est aussi grâce à une série de facteurs qui touchent l’ensemble du tissu social. Les grandes migrations intérieures avaient transfiguré les villes: dans Rocco et ses frères (1960), Luchino Visconti avait magistralement montré le drame de l’exode rural, en redonnant à la culture paysanne du Sud une dimension tragique saisissante. De plus en plus d’intellectuels, réfractaires à la fonction « organique » que leur assignaient les partis ou les institutions, se tournaient vers des revues comme les Quaderni piacentini ou Quindici (qui publieront les principaux textes du mouvement étudiant) ou s’organisaient hors des cercles officiels (Arbasino, Eco, Manganelli et Sanguineti, par exemple, créeront le Gruppo 63. La production littéraire, artistique, et cinématographique est profondément influencée par cette amorce de révolution culturelle démocratique. On y perçoit la dimension nouvelle d’un « engagement civil », qui s’oppose souvent au moralisme des années 1950. Au début des années 1960, la question du divorce est abordée pour la première fois au cinéma. En 1963, Francesco Rosi tourne Main basse sur la ville, un réquisitoire implacable contre la spéculation immobilière. Signe des temps, le film sera primé au festival de Venise.

Le développement industriel et le collège unique

L’organisation de la scolarité était depuis toujours rigidement alignée sur un modèle social qui dressait des barrières étanches entre les fonctions et les classes. Jusque dans les années 1950, le second degré (à l’issue de l’école élémentaire) était encore subdivisé en trois filières: professionnelle, commerciale et générale (collège et lycée). Cette séparation garantissait a priori une sélection de classe, puisque pour intégrer le collège il fallait passer un examen d’entrée – ce qui n’était pas nécessaire pour les deux autres filières. La sélection, très rigoureuse, favorisait bien sûr les enfants de la bourgeoisie. Et comme sans le brevet, il était impossible d’accéder au lycée et a fortiori à l’université, ceux qui atteignaient le stade des études supérieures étaient donc presque tous des « fils du docteur», des fils du patron, et c’était bien là le résultat escompté.

Le laboratoire de Trente et l’« Université négative »

Il faut tout de même reconnaître que la volonté des démocrates chrétiens d’« ouvrir » aux socialistes le commandement politique et le gouvernement n’était pas une stricte opération tactique, destinée à se garantir l’hégémonie des pouvoirs. La naissance du centre-gauche avait aussi été le résultat d’un rude conflit à l’intérieur de la Démocratie chrétienne: aux notables qui avaient dirigé le Parti depuis la fin des années 1950, jusqu’à l’aventureuse expérience du gouvernement Tambroni, s’opposait une aile « gauche » émergente, dirigée par le député Aldo Moro. Cette seconde tendance ne visait pas seulement à assurer ses positions de pouvoir, elle se voulait aussi l’interprète des exigences du néocapitalisme, des dynamiques de ­modernisation qu’il amorçait, et des nouvelles figures sociales qui semblaient nécessaires à sa consolidation.

Il est probable que c’est précisément de cette dernière considération que naît, pour la première fois en Italie, une université de Sciences sociales. La sociologie n’avait connu jusque-là aucune diffusion notable en Italie.

Malaise dans l’école secondaire: l’affaire de la Zanzara

Par ailleurs, la production de richesses au plan international est en pleine récession, ce qui se répercute violemment sur les programmes nationaux de développement. Tous ces facteurs mènent à une impasse. On donnera à cette crise le nom de « conjoncture », un terme suffisamment vague pour constituer un excellent instrument de chantage face aux revendications ouvrières. L’espérance suscitée par la « coexistence pacifique » se désagrège face à la politique des deux grandes puissances. Celles-ci ne semblent plus en effet se préoccuper que de l’extension de leur zone d’influence militaire et économique à des régions toujours plus vastes d’un monde secoué par les révolutions et les guerres ­d’indépendance.

La « coexistence pacifique » finit donc par apparaître pour ce qu’elle est: un paravent servant opportunément à occulter les politiques de domination. En 1964, Palmiro Togliatti, le leader historique du PCI, meurt de maladie en Crimée; aux congrès du Parti, on voit pour la première fois s’opposer deux tendances (celle d’Amendola à droite, et celle d’Ingrao à gauche1

  • 1. Pietro Ingrao est né en 1915. Résistant, collaborateur de L’Unità clandestine pendant la guerre, il en devient le directeur entre 1947 et 1956. Député du PCI pendant dix législatures, il incarne, lors du XIe congrès (1966), l’« aile gauche » du parti, en rupture avec le stalinisme.

Palazzo Campana: les étudiants et les ateliers Putilov

Lorsque débute l’occupation de l’université de Turin, en novembre 1967, le ton est surtout à la contestation de l’autorité des « mandarins » et de leurs méthodes d’enseignement. Comme l’écrira bien des années plus tard Peppino Ortoleva – l’un des occupants du Palazzo Campana, qu’on avait surnommé « Peppeuse » en raison de sa grande familiarité avec la pensée de Marcuse –, les étudiants étaient obsédés par la question: « Qui enseigne à qui? » La confrontation avec les mandarins n’eut jamais lieu, ajoute-t-il, car ceux-ci eurent tôt fait de disparaître, se faisant généralement porter pâles (une pratique très répandue à cette période).

Les premières occupations reçurent généralement l’appui des organisations étudiantes traditionnelles (UGI, UNURI, etc.). Mais rapidement, des conflits éclatèrent et elles prirent leur autonomie, obéissant en cela à la dynamique générale du mouvement italien. L’occupation du Palazzo Campana prit rapidement une importance particulière parce qu’elle se situait au cœur d’une ville qui était le symbole du développement économique des années 1960.