3 - La naissance de l'ouvrier masse et la fracture du mouvement communiste

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Des Quaderni rossi à classe operaia

Les affrontements ne sont pas encore terminés que déjà chacun ou presque, à droite comme à gauche, y va de son explication infaillible, comme si tout avait été prévu, attendu, radiographié, alors même que beaucoup d’ouvriers qui en sont les acteurs en sont les premiers surpris. La thèse la plus prisée par la gauche italienne fait état d’une « provocation » perpétrée par « la police », « le patronat », « des voyous », « des fascistes », auxquels viennent bientôt s’ajouter « des groupes extrémistes »; de l’autre bord, on accuse les communistes d’avoir excité les ouvriers sur les piquets de grève et d’avoir manipulé le peuple turinois dans la rue.

En réalité, chacun explique « la piazza Statuto » à l’aide de ses propres fantasmes, de sorte que dans les nombreuses déclarations, dénonciations ou prises de distance qui se font entendre, on aperçoit tous les monstres qui peuplent l’idéologie des uns et des autres, mais rien ou presque ne se dit des sujets réels qui manifestent, se révoltent et luttent sur la piazza Statuto, ni de leur nouveauté.

Du « chat sauvage » à l’insubordination permanente

Ce texte reprend, parfois littéralement, les analyses de Romano Alquati dans « Verso lo sciopero a gatto selvaggio », classe operaia, no 1, janvier 1964. Alquati avait participé en 1963 à la rédaction de la brochure Gatto selvaggio diffusée pendant la grève à la FIAT et à l’usine Lancia. C’est le syndicat américain Industrial Workers of the World (IWW), né en 1905 à Chicago, qui introduit le premier le « chat sauvage » comme symbole de l’action directe, imprévisible et coordonnée des travailleurs</fn>, qui fait suite à celle des contrats et de la piazza Statuto en juin-juillet 1962. Ce sont les 6 200 ouvriers des Fonderies qui donnent le coup d’envoi au mouvement, ouvrant soudain la voie à une grève qui se propage ensuite « spontanément », « à la chat sauvage », à d’autres secteurs de l’usine. Le mardi 15 octobre, l’équipe du matin de l’atelier 4 s’arrête elle aussi sans préavis; l’arrêt de travail s’étend ensuite à l’équipe « de jour », puis à celle de l’après-midi.

La grève « à la chat sauvage » procède par arrêts imprévisibles aux points nodaux du cycle de production.

Edoarda Masi: La Révolution culturelle chinoise en Occident

Ce n’est pas en tant que « modèle » révolutionnaire à imiter que les positions des communistes chinois nous intéressent, pas plus que comme exemple de « voie nationale » vers le socialisme (éventuellement extensible à d’autres régions du monde ou à des continents entiers). Si elles nous intéressent, c’est parce qu’elles représentent une facette et un courant de la lutte internationale dans une « zone » occupée par les forces révolutionnaires. C’est donc dans la perspective de l’élaboration d’une stratégie globale, qui soit valable partout. Partant de là, il est nécessaire de se prémunir contre l’équivoque, ou l’illusion, qui consiste à prendre les mots d’ordre ou les assertions théoriques des dirigeants chinois dans leur signification apparente et littérale et de les rapporter immédiatement à l’ici et maintenant; ou pire, d’attribuer aux communistes chinois des opinions ou des questionnements qui nous appartiennent, en gommant plus ou moins inconsciemment les contradictions qu’ils recèlent.

La crise de l’orthodoxie communiste

La remise en question du mythe de Staline et de l’infaillibilité de l’État-guide puis l’entrée des chars de l’armée soviétique en Hongrie ont créé des traumatismes profonds au sein des deux partis historiques de la classe ouvrière. La dissidence qui en était issue avait amené un groupe assez conséquent d’intellectuels à sortir du PSI. C’est eux qui seront, comme on l’a vu, à l’origine du courant opéraïste dans les années 1960. Pour ce qui concerne le PCI, en revanche, le processus est beaucoup plus lent. La réaction de la base lors de la polémique sur les événements de Hongrie consiste surtout à resserrer les rangs autour du parti et de ses thèses: on fait bloc contre tout ce qui dément la version officielle d’une manœuvre des services secrets occidentaux destinée à tromper les travailleurs hongrois. Le long débat sur la Hongrie se poursuivra toutefois dans les sections du Parti jusqu’à la fin des années 1950. Il y instillera un malaise et des contradictions qui se perpétueront bien au-delà.

La préhistoire du mouvement marxiste-léniniste

Comme ils ne disposent pas encore d’une organisation propre, les premiers marxistes-léninistes se retrouvent dans des centres culturels de différentes villes (en particulier à Milan, Padoue, Pise et Rome). Ils restent toutefois isolés les uns des autres. On en est encore au stade où le désaccord avec le PCI s’affiche sans alternative précise. La révolte contre le très-puissant père se prépare dans l’ombre, avec sa cohorte de dilemmes œdipiens.

« Comme on l’a vu, c’est à cette période que se forment les premiers groupes issus de la dissidence socialiste . Laissant de côté les idéologies abstraites, ils se lancent dans une étude sérieuse et réfléchie du mouvement ouvrier italien, à la recherche de nouveaux débouchés et de nouvelles alternatives globales. Les dissidents du PCI, au contraire, hésitent à se rebeller: habitués au centralisme démocratique, ils attendent que l’inspiration vienne des chefs incontestés, d’en haut, de la Chine.

Les divergences entre le camarade Togliatti et nous (extraits)

Le camarade Togliatti et certains autres camarades se sont vigoureusement opposés à la thèse marxiste-léniniste du Parti communiste chinois selon laquelle « l’impérialisme et tous les réactionnaires sont des tigres de papier ». Dans son rapport au récent Congrès du Parti communiste italien, le camarade Togliatti a dit: « il est faux d’affirmer que l’impérialisme soit un simple tigre de papier qu’un coup d’épaule suffirait à renverser ». D’autres disent qu’aujourd’hui l’impérialisme a des dents atomiques, comment pourrait-il alors être un tigre de papier? Les préjugés sont plus éloignés de la vérité que l’ignorance. Si ce n’est par ignorance, c’est délibérément que le camarade Togliatti et d’autres avec lui ont dénaturé cette thèse du Parti communiste chinois.

En comparant l’impérialisme et tous les réactionnaires à des tigres de papier, le camarade Mao Tsé-toung et les communistes chinois envisagent les choses dans leur ensemble et à longue échéance, ils regardent la substance même du problème. Ce qui signifie en dernière analyse que la force véritable appartient aux masses populaires, et non pas à l’impérialisme et aux réactionnaires. [...]

Mao Tsé-toung: Que cent fleurs s’épanouissent

Sur quelle base les mots d’ordre « Que cent fleurs s’épanouissent, que cent écoles rivalisent » et « Coexistence à long terme et contrôle mutuel » ont-ils été lancés?

Ils l’ont été d’après les conditions concrètes de la Chine, sur la base de la reconnaissance des différentes contradictions qui existent toujours dans la société socialiste et en raison du besoin urgent du pays d’accélérer son développement économique et culturel.

La politique « Que cent fleurs s’épanouissent, que cent écoles rivalisent » vise à stimuler le développement de l’art et le progrès de la science, ainsi que l’épanouissement de la culture socialiste dans notre pays.

Piazza Statuto, le début de l’affrontement

Au début des années 1960, la « centralité de l’usine » se manifeste surtout par une tension et une conflictualité très fortes dans le processus de production, en particulier dans la métallurgie. Le patronat italien concentre alors l’essentiel de ses efforts sur l’extraction de la plus-value relative, c’est-à-dire sur des investissements et des modifications de l’organisation du travail qui visent strictement à augmenter la productivité horaire du travail ouvrier

Après le saut technologique des années 1950, les cadences s’accélèrent, il s’agit de prendre totalement possession du temps de travail et du temps de vie ouvriers. Au fordisme du travail à la chaîne et de l’innovation permanente, on applique désormais à son paroxysme le taylorisme de la rationalisation du temps de travail. Dans les grandes villes, la déqualification générale du travail ouvrier dans les usines s’accompagne d’une dégradation des conditions de logement de la main-d’œuvre immigrée.

Mais la centralité de l’usine est aussi un enjeu théorique récurrent dans la réflexion qui est menée à cette période sur l’organisation du travail et le projet technologique.

Sandro Mancini: La scission aux Quaderni rossi et les raisons théoriques de la rupture entre Panzieri et Tronti

Les Quaderni rossi étaient entrés en crise en 1962, au moment de la rupture avec les organisations du mouvement ouvrier. En 1963, la signature du contrat dans la métallurgie et le reflux du mouvement qui s’ensuit précipitent encore les choses. Dans un contexte politique marqué par la naissance du centre-gauche et la nouvelle conjoncture économique, la conclusion d’un accord séparé avec les entreprises publiques et privées du secteur – que la CGIL entérine, malgré de nettes insuffisances, au nom de l’unité syndicale – est le signe indubitable d’une défaite tactique du syndicat de classe et du mouvement ouvrier. La fracture au sein des Quaderni rossi se joue précisément sur l’interprétation de ces luttes sur les contrats, et de leurs conséquences – même si certaines divergences sont plus anciennes. Le courant proche de Panzieri qui poursuivra l’expérience des Quaderni rossi après la scission, considère la défaite du syndicat comme le symptôme d’un affaiblissement de la classe ouvrière. Il tempère donc l’optimisme des hypothèses précédentes sur la tendance de la lutte de classe: si le mouvement reflue, c’est à cause de l’insuffisante prise de conscience des nouveaux contenus de la lutte de classe, qui n’a pas permis à l’autonomie ouvrière de se doter de nouvelles formes d’organisation. À l’inverse, la tendance qui se range derrière Tronti voit la défaite de la gestion réformiste des négociations comme une victoire de la classe sur les organisations du mouvement ouvrier. Le reflux du mouvement n’est qu’apparent: des phénomènes comme l’absentéisme ou la passivité politique témoignent du refus de la classe ouvrière de suivre la stratégie de ses organisations, et de sa disposition à radicaliser la lutte.

Un nouveau sujet ouvrier

Les années 1950 ont été marquées par la figure de l’ouvrier professionnel. Porteur d’un important bagage idéologique, héritier de la mémoire de la Résistance, il est investi d’une mission politique qui vise à transformer la société pour faire advenir la démocratie et le socialisme. Il existe pourtant dans les usines, depuis les années 1920 (et l’introduction du système Bedaux1

  • 1. Le « système Bedaux » vise à contrôler, à rationaliser et à intensifier le travail ouvrier par le chronométrage des tâches effectuées et l’attribution de primes aux salariés les plus rapides

    dans le processus de production), une forte proportion d’ouvriers non qualifiés et non politisés. Dans les années 1950, tout particulièrement à la FIAT de Turin, cette composante déqualifiée de la classe ouvrière est pour l’essentiel formée d’ouvriers issus de l’immigration intérieure.

    Il s’agit là d’une figure peu perméable aux objectifs politiques des avant-gardes communistes, qui ne porte pas la mémoire de la Résistance et qui reste longtemps silencieuse, sans identité.