11. La communication, la culture, les intellectuels

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De la lutte à la communication, de la communication aux luttes.

Au milieu des années 1970, l’archipel de la communication antagoniste dessine un territoire vaste et contrasté qui s’étend aux quatre coins du pays. C’est sans doute entre 1975 et 1977 que la production d’information autogérée et subversive (marginale, radicale, militante, directe, antagoniste, alternative, démocratique, transversale, clandestine, révolutionnaire, et toutes les nombreuses autres définitions qu’on en a données) atteint son apogée. Elle possède parfois ses propres infrastructures techniques (imprimeries, locaux plus ou moins durables, etc.), ses canaux de distribution militante et même ses structures de diffusion, indépendantes des circuits commerciaux petits ou grands. Des rencontres nationales sont organisées pour mettre en place des réseaux de coopération. Ses producteurs aussi bien que ses lecteurs en assurent le financement. Le travail intellectuel est presque entièrement gratuit et bénévole.

Il est impossible de tracer les contours d’une « géographie de la conspiration » dans un paysage aussi vaste et contrasté, et le résultat en serait dans tous les cas schématique et sectaire.

L’autre édition, l’autre communication

Mais le livre n’en est pas moins un outil essentiel de transmission du savoir

. Le passage à la production du livre reste un problème pour le mouvement. Produit souvent hâtif, sans réelle maturation, il se réduit presque toujours au livre-document, au livre qui colle à l’actualité, à la pseudo-réflexion ou au compte-rendu de luttes.

Si, dans les premières années qui suivent 68, le travail de contre-information était assuré par la publication de revues et de brochures, le livre, souvent aride remâchage des classiques du marxisme ou histoire de l’organisation, servait à l’école des cadres militants. Plus tard, dans la phase du « personnel est politique », on est passé aux carnets, aux manuels sur les herbes, sur le corps et sur la drogue pour en arriver aux tristes récits écrits par les anciens leaders lors des commémorations décennales. « Le livre est un objet spécifique, il implique une réflexion plus longue, un rapport au temps différent de celui de l’actualité », et pourtant l’épaisseur théorique semble faire défaut aux leaders politiques de cette décennie, presque comme s’il restait l’apanage de la génération culturelle précédente: Tronti, Asor Rosa, Cacciari, Bologna, Negri.

Aldo Bonomi: La contre-information

On ne peut pas parler des années 1970 sans avoir à l’esprit que, dans un moment historique de rupture, un certain nombre de camarades en sont arrivés à la conviction que s’occuper de communication était déjà en soi un projet. Cela signifiait communiquer un imaginaire, faire de la propagande à l’intérieur des processus de transformation en acte.

Évidemment ce projet tirait sa légitimité d’une réalité sociale qui, à ce moment-là, travaillait essentiellement à faire sauter le mécanisme de sélection et d’accès au pouvoir resté aux mains des structures bureaucratiques des partis. Voilà l’axe autour duquel on commença à produire de l’information: un projet d’explosion protéiforme des langages et des comportements qui cherchait à faire sauter les médiations et à communiquer ses propres expériences, en refusant le mécanisme de la représentation. Il s’agissait de s’approprier la communication, pour communiquer les besoins, les désirs, et surtout les désirs de transformation.

Le mécanisme de la communication qui se constitua à ce moment était lié à un projet politique qui entendait que chacun puisse compter directement comme sujet. Si on n’a pas ce contexte à l’esprit, on ne peut pas comprendre la pluralité des voix, on ne peut pas comprendre l’extrême parcellisation, des revues nées après 1973.

Vincenzo Sparagna: L’aventure du Male

L’expérience du Male prend naissance dans le mouvement de 77 et plus spécifiquement dans la phase qui suit les « insurrections » du printemps. Deux courants distincts apparaissent alors, qui vont connaître des destins différents. Le courant de la lutte armée, qui a rapidement dérivé vers une activité de guérilla imaginaire, récitation obligée de cohérence révolutionnaire; et le courant qui eut l’intuition de l’importance du déplacement de la lutte politique vers la lutte médiatique, vers la lutte de communication, qui eut conscience d’être au seuil d’une époque post-idéologique. Le principal problème qui a tenaillé le mouvement de 77 a été de réussir à communiquer, d’une manière ou d’une autre, ses contenus au-delà de ses propres cercles, vers le reste de la société. Il a connu deux types de réponses: l’inspiration langagière et la fusillade. Je suis convaincu que le choix de l’inspiration langagière fut un choix de gauche cohérent, tandis que le celui de la fusillade fut un choix idiot, parce qu’il ne tenait pas compte du fait que la guerre véritable qui se joue dans la société contemporaine est celle de la communication. Ces réflexions étaient déjà présentes à l’intérieur de ce que furent les expériences pilote du Male, c’est-à-dire les journaux Cannibale, L’Avventurista et I Quaderni del sale.

Les cent fleurs du savoir antagoniste

Pendant une période parcourue de tensions anticonstitutionnelles, parmi les dynamiques internes aux formes de lutte, il ne faut pas négliger celles qui regardent le champ des sciences ou de la science tout court*. Car celui-ci ne se limite pas aux innovations technologiques destinées à contrôler la conflictualité ouvrière, il touche aussi au monde de la médecine et de la psychiatrie, aux problèmes liés à la santé du corps et de l’esprit. Les années 1970 ont formulé une critique radicale, novatrice et irréversible du médecin comme « technicien du capital », du psychiatre comme « technicien du contrôle ». Ces définitions contiennent déjà en germe le parcours critique qui amènera certains « techniciens » des institutions totales à questionner leur propre fonction et à emprunter un chemin analogue à celui qu’avaient suivi les intellectuels dissidents des années 1960.

En 1968 paraît L’Institution en négation. Rapport sur l’hôpital psychiatrique de Gorizia, sous la direction de Franco Basaglia

Communication, pouvoir et révolte

Le débat sur le rôle et la fonction des intellectuels constitue en 1977 un aspect majeur du processus social et politique.

La discussion s’est développée en deux temps: elle a commencé à émerger en février et en mars, sur la question du rapport entre information et mouvement de lutte; puis elle a explosé en juillet, suite à l’appel de Paris contre la répression, entraînant dans son sillage une grande partie des intellectuels italiens.

Mais pour mieux comprendre le contexte dans lequel s’est déroulé ce débat, il convient de soulever rapidement deux questions: la première concerne les choix opérés par le Parti communiste au moment du gouvernement de solidarité nationale; la seconde tient au caractère singulier du mouvement de 77, en particulier à Bologne.

Le PCI s’était engagé depuis 1973 dans la stratégie du compromis historique, ce qui l’avait amené à occuper une position fondamentalement subalterne par rapport au gouvernement dirigé par la Démocratie chrétienne. En vertu de cette ligne, le rôle des intellectuels consistait à gérer le consensus, dans un rapport de dépendance à l’État démocratique.

Umberto Eco: Une autre langue: l’italo-indien

Dans un récit de science-fiction , un pseudo-agent commercial (en réalité agent de la CIA) fait le tour des planètes périphériques pour y installer une série de centres de production à bon marché, postes avancés d’une future expansion coloniale. Cet agent est un linguiste spécialisé; ne connaissant pas la langue des planètes visitées, il doit établir le code après analyse des comportements indigènes. C’est ce qu’il fait aussi sur la dernière planète et il semble réussir: il élabore une série de règles grammaticales, communique avec les habitants, rédige un contrat; mais arrivé à ce point, il s’aperçoit qu’on lui pose des questions incompréhensibles. Le code doit être plus complexe qu’il ne l’imaginait. Il recommence son enquête, élabore un nouveau modèle de comportements communicatifs: il se heurte toujours au même mur d’incompréhension. Il comprend enfin qu’il se trouve devant une société qui change de code tous les jours. Les indigènes peuvent en une nuit redistribuer leurs règles de communication. L’agent repart, désespéré: la planète est restée impénétrable.

L’appel des intellectuels français

Au moment où, pour la seconde fois

, se tient à Belgrade la conférence Est-Ouest, nous tenons à attirer l’attention sur de graves événements qui se déroulent actuellement en Italie et plus particulièrement sur la répression qui s’abat sur les militants ouvriers et la dissidence intellectuelle en lutte contre le compromis historique.

Dans ces conditions, que veut dire, aujourd’hui, en Italie, « compromis historique »? Le « socialisme à visage humain » a, ces derniers mois, révélé brutalement sa vraie figure: développement d’un système de contrôle répressif sur une classe ouvrière et un prolétariat jeune refusant de payer prix de la crise d’un côté, projet de partage de l’État avec la Démocratie chrétienne (la banque et l’armée à la DC, la police, le contrôle social et territorial au PCI) au moyen d’un véritable parti « unique »; c’est contre cet état de fait que se sont révoltés ces derniers mois les jeunes prolétaires et les dissidents intellectuels en Italie.

Comment en est-on arrivé là? Que s’est-il passé exactement?

Théorie du consensus et dissensus culturel

Après le mars bolonais, la magistrature et la police avaient lancé une véritable chasse aux sorcières, en attribuant au mouvement une structure organisationnelle qu’il n’avait jamais eue. Dans la traque de cette structure qui n’existait pas, on arrêta d’abord des manifestants et des militants, puis des animateurs de radio, puis des rédacteurs de différentes revues, et pour finir, on perquisitionna les librairies, les maisons de disques et les maisons d’édition.

C’était la première fois en Italie que l’appareil répressif d’État se déchaînait de cette manière contre toutes les formes d’organisation de la culture. Comment une chose pareille s’est-elle produite? En premier lieu, il faut revenir au caractère particulier de ce mouvement, à son substrat social non seulement étudiant, mais étudiant et travailleur et précaire et intellectuel tout à la fois. Il faut se rappeler que ce mouvement était effectivement un mouvement d’appropriation des différentes fonctions de l’agir intellectuel, une prise de parole qui reconnaissait la parole, le signe, l’imaginaire comme objet réel de la lutte, de la transformation, comme instruments effectifs de production.

Et puis il y a aussi le nicodémisme: entretien de Gianni Corbi avec Giorgio Amendola

Être optimiste – explique Amendola – cela ne signifie pas ne pas voir la gravité de la situation et les dangers qui menacent notre démocratie1. Au contraire, je considère avoir participé ces dernières années à ce que le pays, mais aussi les communistes se rendent compte de la gravité de la crise, qui n’est pas seulement économique et italienne, mais politique et mondiale. Il ne s’agit pas d’occulter les problèmes, mais de mobiliser les forces qui sont en mesure de les maîtriser et de les résoudre.

« Personnellement, je considère que ces forces existent et c’est en cela que réside le principal motif de mon optimisme. Et je ne me réfère pas seulement aux forces traditionnelles de la gauche, mais à un éventail beaucoup plus large qui comprend également de nombreuses forces catholiques, tout au moins celles qui perçoivent ce que la situation présente a de dramatique. »

Q. Y a-t-il quelque chose ou quelqu’un dont vous auriez véritablement peur?

  • 1. L’ensemble de cet entretien fait référence à un texte de Norberto Bobbio paru dans La Stampa du 15 mai 1977, intitulé « Le devoir d’être pessimiste », repris dans Italie 1977, op. cit

Elvio Fachinelli: Coups de feu et silences

De la longue polémique à propos des « intellectuels » français et italiens qui a traversé la presse de juillet, il est peut-être possible de tirer aujourd’hui quelques considérations critiques, qui pourraient également solliciter la réflexion de quelques autres.

1) On a pu toucher du doigt l’impossibilité presque absolue de faire percevoir l’existence d’une position démocratique cohérente à partir du moment où entre en jeu, directement ou indirectement, le terrorisme. Tout le monde a vu à la télévision le visage de Pajetta, et les expressions de ce visage tourné vers l’avocat Cappelli ou vers l’étudiant Branchini ont donné, je crois, la mesure physique de cette impossibilité. Eco a fait la remarque il y a quelque temps que quiconque prenait la défense d’un terroriste était assimilé à un terroriste.

Devenir des cultures créatives

La phénoménologie des cultures créatives repose sur un système de référence complexe, qui renvoie aux avant-gardes historiques, au maoïsme, mais aussi à la philosophie hippie, à l’orientalisme des années 1960, à l’utopisme heureux et communautaire, mêlé à la sombre prophétie de la « théorie critique ».

Dans le courant des années 1960, deux tendances avaient structuré les cultures dites « de la jeunesse »: d’une part, la tendance à considérer l’avenir avec confiance et certitude, à accepter un modèle de développement économique et technologique qui semblait devoir être illimité et irréversible. De l’autre, la tendance que l’on pourrait appeler « contre-culturelle », qui ne mettait pas fondamentalement en cause la certitude d’un développement linéaire, mais qui se bornait à en refuser les conséquences en termes d’intégration culturelle et d’appauvrissement existentiel, qui refusait l’homologation et la perte de liberté engendrées par la société de consommation. Le mouvement contre-culturel (hippie, anti-impérialiste, le mouvement des communes, le mouvement étudiant) était étroitement lié à la société du bien-être: elle en était la face opposée.

Toni Negri: la défaite de 77

En Italie, 77 est le deuxième moment de 68. Dans tous les autres pays d’Europe, 68 s’est épuisé rapidement, en réalité entre fin 1967 et début 1969. En Italie au contraire, 68 a été le début d’une période extrêmement intense où, en raison de conditions tout à fait singulières, la lutte des classes, la contestation étudiante et la réinvention des modes de vie (les communes, la libération des femmes etc.), ont trouvé une continuité qui leur est propre. Je crois que c’est lié au fait qu’en Italie, nous sommes partis d’une situation extrêmement arriérée. Toutes les exigences de libération, d’émancipation, étaient bloquées par des contradictions très fortes et très rigides. Le mouvement a été par conséquent contraint de se déplacer sur ce terrain et de se libérer de ces déterminations initiales.

Il faut souligner, en outre, qu’il existait en 68 un certain communisme à l’italienne, c’est-à-dire un socialisme primaire et conservateur, qui imprégnait la vie quotidienne et dont la présence dans le mouvement était indéniable, et importante. De ce point de vue, les petits livres rouges léninistes, maoïstes, trotskistes, guévaristes, ont été des textes fondamentaux, bien plus que Marcuse ou l’École de Francfort, bien plus que toute une série de motifs culturels différents et plus élaborés qui étaient déjà présents, par exemple, dans le mouvement français ou allemand.