10. Le mouvement de 77

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Des bancs publics aux centres sociaux

Les premiers événements surviennent à Milan en 1975-76. De larges parts de la jeunesse des lointaines périphéries de la métropole inventent spontanément des formes inédites d’agrégation, à partir de la critique de la misère de leur quotidien: la condition d’étudiants pour certains, celle de chômeurs pour d’autres, celle d’ouvriers précaires et sous-payés pour la plupart. Pour tous, indifféremment, il y a la question du « temps libre », un temps vécu comme une assignation au vide, à l’ennui, à l’aliénation.

« Devant la petite gare de Limbiate, dans la banlieue de Milan, il y a quelques bancs publics. “Les bancs ont pris la couleur de nos jeans” dit Vincenzo à une ­vingtaine de jeunes qui depuis des années, en attendant du travail ou après le travail, se rassemblent sur la petite place. Même les bancs publics n’en pouvaient plus de nous supporter; on nous chassait des bars parce qu’on était des chevelus, des drogués, mais surtout parce qu’on ne consommait pas beaucoup

Franco Tommei et Paolo Pozzi: ces coups de feu qui tuèrent le mouvement à Milan

Cet article est une photographie floue et un peu bougée. Ou mieux: un autoportrait instantané des derniers jours de mouvement à Milan. Ce mouvement des Circoli proletari giovanili, contre le travail au noir, pour de nouveaux espaces de sociabilité, qui avait développé en 1975 et 1976 des formes organisées. En 1977, il est déjà derrière nous. Ne subsiste qu’une frange de militants incertains, brisés, au bord du reflux ou tentés par le « saut » vers la lutte armée. Le 12 mars, dans la dynamique même de la manifestation vers l’Assolombarda, dans les désaccords sur le parcours et sur les objectifs, dans la succession heurtée des événements, l’appauvrissement et la dispersion imminente sont déjà perceptibles. En filigrane, on entrevoit l’opposition entre la violence – même dure – du mouvement et le « discours sur la guerre » qui deviendra typique des organisations combattantes.

Nous n’étions pas nombreux à être restés à Milan, la plupart des autonomes étaient partis la veille.

La crise du militantisme

a nouvelle génération de mouvement qui fait irruption sur la scène politique à partir de 1975 se montre extrêmement critique et irrévérencieuse à l’égard des stéréotypes idéologiques, des modèles, des rites et des mythes hérités de la IIIe ­internationale, ceux de la génération politique des groupes extraparlementaires nés après 1968-69. Cette critique radicale des « groupes » (qui existait déjà dans le mouvement féministe) portait principalement sur les questions du « personnel et du politique », des rapports entre les sexes, des formes hiérarchiques, du volontarisme aliénant, etc. Ces questions, bientôt reprises par le « mouvement du jeune prolétariat », porteront le coup de grâce à des organisations extraparlementaires déjà moribondes.

 

« Je faisais partie d’un groupe extraparlementaire. Les groupes, je les vivais comme la continuité du mouvement communiste. Pour moi, ça voulait dire une histoire qui nous précédait et qu’on me transmettait.

Lama chassé de l’université: témoignages

Un camarade du mouvement.

Je garde un très sale souvenir de la journée où Lama a été chassé de l’université. Une image est restée gravée dans mon esprit: pendant la débandade du service d’ordre du PCI, un camarade du mouvement qui tenait un marteau à la main a commencé à courir après un type du service d’ordre du PCI, et puis il s’est arrêté, il est revenu en arrière, il s’est mis à pleurer et il est tombé dans les bras d’autres camarades. Ça a été un moment de psychose collective. C’était la première fois qu’il y avait un affrontement aussi dur, et qui n’était pas seulement idéologique: un affrontement physique sérieux.

Bien sûr, il y avait eu une provocation ouverte de la part du PCI. Il ne fait aucun doute que son but était de rétablir à tout prix l’ordre dans l’université, ne serait-ce que parce qu’il était venu avec un service d’ordre très bien organisé et prêt aussi bien psychologiquement que physiquement à faire face à une situation d’affrontement. Je crois que tous les camarades ont mal vécu cette journée.

Lanfranco Caminiti: l’autonomie méridionale, territoire d’ombres, luttes solaires

La crise des groupes extraparlementaires, au milieu des années 1970, obligeait à repenser la question méridionale. Si les groupes les plus attentifs aux réalités du travail ouvrier avaient regardé la constitution des pôles industriels (à Gela, Milazzo, Priolo, Taranto, Porto Torres) comme les lieux possibles d’une conscience révolutionnaire, les groupes marxistes-léninistes s’intéressaient surtout à la tradition comme garantie de virginité, aux racines paysannes, à la sagesse antique, aux jacqueries (ainsi à Cutro, Paola, Bronte, Lentini . Dans les deux cas, au-delà du fait d’avoir impulsé des mouvements de luttes massifs, ils étaient capables à la fois ­d’éléments de vérité et de connaissance, mais aussi d’une forte surdétermination théorique ou idéologique (qui les avait par exemple déconcertés et paralysés lors des événements de Reggio Calabria1

  • 1. Pendant l’été 1970, des émeutes surviennent à Reggio Calabria alors que l’administration prévoit de déplacer le chef-lieu de région de Reggio à Catanzaro. On compte 6 morts et plus de 50 blessés au terme du siège militaire que les forces armées et la police ont déployé durant dix mois.

Le congrès de Bologne: le mouvement sans débouchés

Dans les mois qui suivent, les partis de la majorité gouvernementale s’accordent pour publier une série de décrets relatifs à l’ordre public, qui durcissent la loi Reale – déjà réactionnaire – et restreignent encore les libertés. En outre, des prisons spéciales sont instituées à l’usage des détenus politiques et des détenus de « droit commun » considérés comme les plus dangereux.

Ces dispositions, en détruisant un certain nombre de garanties fondamentales du droit constitutionnel, sont en train de tracer les linéaments d’un nouvel « état d’urgence ». La majorité des « prestigieuses personnalités démocratiques » de l’administration de la justice, de la politique et de la culture se taisent ou consentent. Seules quelques rares et faibles voix s’élèvent pour dénoncer les dangers de ce nouveau tournant autoritaire des institutions de l’État. Dans un article publié le 6 août dans Lotta continua et intitulé « l’ordre public dans un pays « libre », ou l’indice de suspicion », voici ce qu’écrit l’avocat Luca Boneschi

Le noir mois de mai

Après le temps de la furieuse révolte, le mouvement se retrouve lourdement persécuté par la répression policière et judiciaire, criminalisé par la presse officielle et les « condamnations unanimes » des forces politiques institutionnelles. Mais ce qui commence à peser de manière très négative dans le mouvement, ce sont les différents jugements émis suite au bilan des affrontements. L’homogénéité politique qui, au cours des mois précédents, avait permis aux initiatives de lutte de rester soudées, commence à s’altérer. Les divisions entre les différents secteurs de l’autonomie ouvrière et les autres composantes du mouvement (notamment les femmes et les créatifs) commencent à s’énoncer ouvertement.

L’absence d’initiative de masse qui s’ensuit laisse le champ libre aux orientations et aux pratiques des petits groupes militaristes. La succession des attentats, petits et grands (on en comptera plus de deux mille à la fin de l’année), met l’ensemble du mouvement devant des prises de positions claires et définitives sur l’usage de la violence dans les luttes politiques.

Les journées de mars

Le 11 mars au matin, à Bologne, Comunione e liberazione tient une assemblée à l’Institut d’anatomie de l’université. Environ 400 personnes sont présentes. Cinq étudiants en Médecine, connus pour faire partie du mouvement, se présentent à l’entrée de l’amphi. Le service d’ordre des catholiques les malmène et les jette dehors. La nouvelle se répand, des groupes de camarades accourent. Tandis que les ciellini se barricadent dans l’institut, la police et les carabiniers arrivent à bord de camions, de jeeps et de fourgons cellulaires. Les premières grenades lacrymogènes sont tirées presque immédiatement. Les camarades s’enfuient en direction de la porta Zamboni. Lancés à leur poursuite, les carabiniers commencent à tirer des coups de feu. Un cocktail molotov part du groupe de fugitifs et atteint une jeep, qui brûle.

Via Mascarella, un autre groupe de camarades qui se dirige vers l’université rencontre une colonne de carabiniers qui chargent aussitôt.

Lucia Martini et Oreste Scalzone: phénomènes de lutte armée dans le ­mouvement et à ses marges

Le « 68 des ouvriers », c’est le triomphe de la vie irréductible à l’économie et aux règles comptables. C’est là que commence à se manifester une très forte demande de transformations sociales, sans qu’aucun débouché lui soit donné. À ce moment-là, dans les cultures du mouvement, « nous voulons tout » c’était l’exigence de tout le pouvoir, le pouvoir de transformer radicalement la vie de la société et des individus. Aujourd’hui, peut-être, on peut dire que la lutte pour le pouvoir est un piège qui mène droit au socialisme, c’est-à-dire à un mode de production étatique (capitalisto-étatique) qui nie la demande de libération communiste portée par les luttes. Aujourd’hui, peut-être, on peut dire que le maximum de révolution historiquement possible, c’était cet extraordinaire désordre sous le ciel, ce pouvoir ouvrier et prolétaire qui était un pouvoir de refus et de négation. Mais à ce moment-là, on cherchait le point de non-retour, on voulait déboucher sur un pouvoir, y compris formel. De tout cela, il n’y a pas eu, dans la politique réformiste, la moindre traduction adéquate.

La lutte armée a donc été la prolongation – mal comprise – de cette trajectoire. Non pas que tous aient voulu la guerre civile, mais « tous » ont participé à en constituer les prémisses culturelles et matérielles. Et certains – ils n’étaient pas rares – en ont tiré les conséquences. C’est sur cette question du « débouché » que l’expérience extraparlementaire s’est désagrégée. Il y a eu un moment où c’était soit le PCI et le syndicat, soit les Brigades rouges. Et entre les deux, la crise vécue avec lucidité par Potere operaio, ou l’irresponsable démagogie verbale des autres groupes.

L’année frontière

« Quand l’extraordinaire devient quotidien, c’est qu’il y a la Révolution. » Cette maxime du « Che » reflète bien l’état d’esprit des protagonistes du mouvement de 1977, l’année de la grande révolte. L’année la plus occultée aussi, la plus refoulée. Ce refoulement, qui dure depuis maintenant dix ans , témoigne de la peur du pouvoir institutionnel de se confronter de nouveau aux contenus d’un mouvement social, politique et culturel qui s’était manifesté cette année-là sous des traits irréductiblement révolutionnaires. 77 n’a pas été 68. 68 a été contestataire, 77 a été radicalement alternatif. C’est pour cette raison que la version officielle présente 68 comme « bon » et 77 comme « mauvais ». Et effectivement, 68 a été récupéré tandis que 77 a été anéanti. C’est pour cette raison qu’à la différence de 68, 77 ne sera jamais un objet facile de célébration.

L’automne des Circoli

À l’automne, alors que les cercles sont en crise, le Movimento dei lavoratori per il socialismo (la forme-parti de l’ex-Movimento studentesco de la Statale de Milan) décide de transformer ses Comitati antifascisti di quartieri en « Circoli giovanili ». Cette opération suscite beaucoup de perplexité, car nul n’ignore que le MLS affiche des positions philostaliniennes très hostiles aux tendances contre-culturelles dont se réclame pleinement, au contraire, le mouvement du jeune prolétariat. Le rapport entre ces « Circoli giovanili » et les Circoli del proletariato giovanile existants se soldera à la fin de l’année, au terme d’une longue polémique, par une rupture irrémédiable.

Quoi qu’il en soit, l’apparition de ces nouveaux « cercles » offre au mouvement un regain de vitalité. Une campagne d’autoréduction des places de cinéma est lancée, pour protester entre autres contre la distribution des films de troisième catégorie dans les circuits de banlieue. Plusieurs dimanches de suite, des milliers de jeunes autoréduisent le prix du ticket à 500 lires dans les salles de première exclusivité.

Parco Lambro: la fin de l’idéologie de la fête

À l’approche de l’été 1976, le rendez-vous historique du festival de Parco Lambro est de nouveau à l’ordre du jour du mouvement milanais. Re Nudo, qui l’organise depuis des années, se coordonne avec les anarchistes, Lotta continua et les autonomes pour assurer ce qui, selon les prévisions, s’annonce comme la gigantesque rencontre de dizaines de milliers de jeunes. Et en effet, pendant les trois jours que dure le festival, environ 100000 jeunes affluent de toutes les régions d’Italie. Les contradictions politiques et culturelles qui couvaient à l’intérieur du mouvement et de ses secteurs organisés explosent alors violemment, et révèlent du même coup les limites de l’idéologie de la fête.

Pour tous, c’est un traumatisme. On se retrouve face à la réalité telle qu’elle est: solitude, violence, misère matérielle, multipliées par 100000 jeunes. Voilà ce qu’a permis de partager ce qui devait être l’apogée de la fête du jeune prolétariat.

Un étrange mouvement d’étranges étudiants

Le 3 décembre 1976 le ministre de l’Éducation nationale, Franco Maria Malfatti, publie une circulaire interdisant aux étudiants de se présenter à plusieurs examens dans la même discipline, mettant un terme de fait à la libéralisation des cursus disciplinaires qui avait cours depuis 1968

. Cette initiative est très vite perçue par les étudiants des universités comme la première d’une série de mesures de contre-réforme qui s’annoncent plus graves encore. L’Université de Palerme décide d’appliquer la circulaire sans délai. La réponse des étudiants ne se fait pas attendre: l’université est occupée.

Les semaines suivantes, les enseignants précaires, touchés eux aussi par l’initiative du ministère, rejoignent la contestation étudiante. En très peu de temps, le mouvement gagne Turin, Pise, Naples et Rome. Le 1er février 1977, les fascistes font une incursion dans l’enceinte de l’université de Rome. Repoussés par les ­étudiants, ils tirent des coups de feu pour couvrir leur fuite.

Vers l’affrontement

À la fin du mois de février, le mouvement s’est étendu dans toute l’Italie, il a gagné jusqu’aux petites villes de province. De très nombreux lycées sont occupés, ou en état d’agitation permanente. On s’y essaie à des formes d’« autogestion », c’est-à-dire qu’on y expérimente un apprentissage collectif sur les questions qui intéressent le mouvement. À Rome, les fascistes tirent de nouveau des coups de feu devant une école, blessant deux étudiants. En réponse, un cortège du mouvement attaque plusieurs locaux fascistes à Turin et y met le feu. Une polémique s’ensuit avec les militants du PCI, des bagarres et des affrontements éclatent. À Padoue, toute l’université est bloquée. À Pérouse, les facultés de lettres et de sciences humaines sont occupées. Le 5 mars, une manifestation est organisée en soutien à Panzieri, un camarade qui a été condamné la veille à 9 ans de prison pour responsabilité morale dans la mort d’un fasciste. Voici le témoignage d’un camarade du mouvement:

 

« Après avoir chassé Lama de l’université, le mouvement est reparti, plus uni et plus rassemblé, parce que l’initiative provocatrice du PCI a fait l’unanimité contre elle.