1. Au commencement, il y avait les villes, les jeunes, les ouvriers

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Dans ce chapitre

De la résistance à la reconstruction

Les villes, à vrai dire, n’étaient pas si grandes que ça. Dans les années 1950, Milan comptait 1 100 000 habitants et sa banlieue à peine davantage. Les quartiers ­ouvriers et populaires étaient relativement proches du centre-ville, et souvent les usines faisaient partie du paysage. La vie se déroulait tout entière entre les cours des maisons à coursives et la rue. Le temps vécu s’écoulait dans les bars, dans les cinémas de quartier, dans les guinguettes.

Il se formait des compagnies de jeunes gens, réunis par une commune condition sociale, par les liens affectifs de l’adolescence, par la solidarité de groupe ou de « bande», seule manière de supporter la perspective d’une vie qui semblait programmée de toute éternité par le fonctionnement général de la société : les fils d’ouvriers dans les écoles d’apprentissage professionnel pour devenir « spécialisés », les filles dans les instituts de commerce pour devenir employées, et les enfants de la bourgeoisie au lycée pour assurer le renouvellement de la classe dirigeante.

Les années dures à la FIAT

Sans doute la Résistance, la lutte de libération contre le fascisme et le nazisme, avait-elle contribué à nourrir dans l’imaginaire social le vif espoir de dépasser les formes de production capitalistes et de modifier les rapports entre les classes sociales dans un sens révolutionnaire. De fait, dès les premières années de l’après-guerre, de larges secteurs du prolétariat des villes et des campagnes mènent des luttes spontanées et maintiennent une pression conflictuelle forte, continue et ouvertement anticapitaliste.

Danilo Montaldi: Italie, juillet 1960

Dix travailleurs tués lors de manifestations de rue; l’annulation du congrès du MSI à Gênes; des manifestations qui éclatent dans plusieurs villes; la chute du gouvernement Tambroni, soutenu par les voix fascistes; son remplacement par le gouvernement Fanfani, « leader » de la gauche démocrate chrétienne. Tel est le bilan apparent des journées de juin et juillet en Italie...

Une victoire de l’antifascisme?

Il serait faux de s’arrêter à ce constat, car derrière ce bilan se cache un enseignement infiniment plus profond que celui que les partis de gauche ont bien voulu tirer.

Mais d’où venaient ces garçons aux maillots rayés?

Ceux que les journaux désignaient ainsi, ce sont les jeunes que Montaldi identifie comme les acteurs des affrontements de Gênes et des autres villes. Par cette insistance sur leur tenue vestimentaire, les journalistes entendaient peut-être signifier qu’ils n’appartenaient pas à la classe ouvrière, ou bien qu’il était difficile de les circonscrire, de comprendre d’où ils venaient. En réalité, si pendant les longues années 1950 il semblait ne s’être rien passé au plan social, une nouvelle génération, née pendant la guerre, exprimait fût-ce sur des terrains minoritaires un malaise et une impatience évidents face à la rigide normalisation de la vie quotidienne. Bien sûr, lorsqu’il fallait faire des choix politiques, l’unique force de référence demeurait le PCI; mais les jeunes qui avaient quinze ou vingt ans au milieu des années 1950 manifestaient dans leurs pratiques quotidiennes leur rejet à la fois d’une morale ouvrière trop rigide et de la production culturelle officielle, même populaire (films, musique, revues, etc.). L’importation massive de films américains, en imposant les modèles fascinants de l’american way of life avait beau travailler à une sorte de « colonisation » des esprits, elle n’en avait pas moins fait germer les images de ­sociétés nouvelles et d’expériences générationnelles captivantes.

Yankee go home

Ruggero Zangrandi avait décrit dans son long Voyage à travers le fascisme1 le terrible parcours qui avait mené une fraction importante des jeunes étudiants fascistes à rejoindre la Résistance partisane.

Une génération d’intellectuels compétents et auto-marginalisés

Il nous faut maintenant revenir à la seconde moitié des années 1950. Staline est mort depuis trois ans et son successeur, Khrouchtchev, dans un rapport fameux présenté au XXe congrès du Parti communiste d’Union Soviétique (PCUS), ­révèle ses errances et ses crimes. La référence à « l’État-guide » (l’Union Soviétique) et à son héroïque dictateur qui avait défait le nazisme, avait été un formidable facteur de cohésion pour les militants communistes italiens. La destruction de ce mythe va jusqu’à remettre en cause l’« infaillibilité » du Parti.

Aux origines de l’opéraïsme : les Quaderni rossi

Pour cette importante diaspora d’intellectuels qui se sont éloignés des partis de gauche après les « événements de 1956 », la naissance des Quaderni rossi constitue une expérience centrale. Il serait pourtant faux de la réduire, avec ce qu’elle ­comporte d’élaborations théoriques, à un épisode – même important – de dissidence intellectuelle. Car très rapidement, elle agrège de nombreuses réalités du monde ouvrier ou de la jeunesse, qui témoignent de l’urgence de procéder à un réexamen à la fois plus profond et plus concret de la condition ouvrière et prolétaire.

Raniero Panzieri : intégration et équilibre du système

Il est évident qu’en validant pleinement les processus de rationalisation (considérés comme l’ensemble des techniques productives élaborées dans le champ du capitalisme), on oublie que c’est précisément le « despotisme » capitaliste qui prend la forme de la rationalité technologique. Dans l’usage capitaliste, ce ne sont pas seulement les machines qui sont incorporées au capital mais aussi les « méthodes », les techniques d’organisation, etc. Elles s’opposent aux ouvriers comme du capital, comme une « rationalité » extérieure. La « planification » capitaliste présuppose la planification du travail vivant. Et plus elle s’efforce de se présenter comme un système de règles clos, parfaitement rationnel, plus elle est abstraite et partiale, prête à ne servir qu’une organisation de type hiérarchique.