1. Au commencement, il y avait les villes, les jeunes, les ouvriers

chap 1 sciopero1960.jpg

De la résistance à la reconstruction

Les villes, à vrai dire, n’étaient pas si grandes que ça. Dans les années 1950, Milan comptait 1 100 000 habitants et sa banlieue à peine davantage. Les quartiers ­ouvriers et populaires étaient relativement proches du centre-ville, et souvent les usines faisaient partie du paysage. La vie se déroulait tout entière entre les cours des maisons à coursives1 et la rue. Le temps vécu s’écoulait dans les bars, dans les cinémas de quartier, dans les guinguettes.

Il se formait des compagnies de jeunes gens, réunis par une commune condition sociale, par les liens affectifs de l’adolescence, par la solidarité de groupe ou de « bande2 », seule manière de supporter la perspective d’une vie qui semblait programmée de toute éternité par le fonctionnement général de la société : les fils d’ouvriers dans les écoles d’apprentissage professionnel pour devenir « spécialisés », les filles dans les instituts de commerce pour devenir employées, et les enfants de la bourgeoisie au lycée pour assurer le renouvellement de la classe dirigeante3. Dans les usines, des ouvriers aux salaires très bas et à la très haute productivité garantissaient la mise en œuvre de l’« idéologie de la Reconstruction », point de jonction entre le projet politique de la bourgeoisie et celui du Parti communiste.

L’Italie était sortie de la guerre et du fascisme grâce à la Résistance des partisans. Une partie des combattants aurait voulu poursuivre la lutte armée, et passer de la « libération » à la révolution, mais cette composante avait été « neutralisée » par le PCI4. Celui-ci avait en effet opté pour un « pacte constitutionnel » avec les industriels, afin de garantir la reprise économique et productive dans le cadre du système des partis et dans le respect des sphères d’influence des deux superpuissances américaine et soviétique. Cette composante politique de la « Résistance trahie », qui a donné ­naissance au groupe armé Volante rossa5 dans l’immédiat après-guerre, nous la retrouverons souvent dans l’histoire de la République, au cours des trente années suivantes.

La première génération d’ouvriers de l’après-guerre, tous originaires du Nord, tous dotés d’un important bagage professionnel et politique et d’une forte culture antifasciste, était porteuse d’un univers de valeurs centré sur l’idéologie du travail et sur la conviction de constituer la partie saine et productive de la Nation – par opposition à la bourgeoisie, tenue pour corrompue, incapable et parasitaire. ­Retranchés dans les usines, fiers de leur compétence professionnelle, confiants dans la direction politique du PCI, ils se sentaient dépositaires d’une mission historique dont l’accomplissement passait par le monde du travail : le développement continu des forces productives et la mise en œuvre de la Constitution issue de la Résistance6. Cela revenait à penser que l’avènement d’une démocratie avancée (même de type bourgeois) était inconciliable avec les exigences du patronat, et que lutter pour son instauration signifiait également lutter pour le socialisme ; il fallait donc se préparer à prendre la direction du processus de production. Avec un Parti communiste qui comptait 2,5 millions d’adhérents pour 5 millions de voix (c’est-à-dire un parti de militants) et une base ouvrière aussi fortement idéologisée, la ligne tracée par ­Togliatti à Salerne en 1944 (« oui à la prise du pouvoir par la voie démocratique, non au processus révolutionnaire ») semblait assurée.

De leur côté, les industriels avaient bénéficié des énormes financements du plan Marshall, lesquels avaient non seulement pour fonction de renforcer des gouvernements jugés fiables, mais aussi d’en conditionner et d’en orienter le développement. Ainsi, 75% des financements alloués à l’industrie étaient-ils affectés à la sidérurgie ; la plupart avaient par conséquent été absorbés par le triangle industriel Milan-Turin-Gênes, où les industries sidérurgiques existaient depuis toujours.

Enfin, la très haute productivité garantie par l’idéologie du travail, et les très bas salaires assurés par la totale inefficience des syndicats avaient permis, vers la fin des années 1950, une énorme accumulation capitaliste. Celle-ci nécessitait une restructuration productive pour pouvoir pénétrer les marchés internationaux, mais aussi pour accroître la consommation intérieure. On espérait de la sorte maintenir sous contrôle les jeunes générations et les ouvriers eux-mêmes, qui supportaient de plus en plus difficilement les conditions de vies qui leur étaient faites. En vertu de cet objectif, qui prévoyait l’introduction massive de la chaîne de montage et donc du travail déqualifié, les industriels accentuèrent encore leur contrôle sur l’usine.

 

Les années dures à la FIAT

Sans doute la Résistance, la lutte de libération contre le fascisme et le nazisme, avait-elle contribué à nourrir dans l’imaginaire social le vif espoir de dépasser les formes de production capitalistes et de modifier les rapports entre les classes sociales dans un sens révolutionnaire. De fait, dès les premières années de l’après-guerre, de larges secteurs du prolétariat des villes et des campagnes mènent des luttes spontanées et maintiennent une pression conflictuelle forte, continue et ouvertement anticapitaliste. Cette tendance contrariait dans la pratique la stratégie politique des partis de gauche, et en premier lieu celle du PCI dont la direction continuait de donner priorité aux « intérêts nationaux »: en favorisant la collaboration entre les secteurs progressistes de la bourgeoisie et le mouvement ouvrier pour restaurer les structures de la démocratie bourgeoise que le fascisme avait supprimées, elle espérait imprimer une orientation démocratique – tendanciellement socialiste – aux structures économiques. Pour Togliatti, au vu de la conjoncture nationale et internationale, la seule ligne possible pour un parti communiste dans un pays comme l’Italie était celle de la modération : elle seule pouvait garantir au parti la pleine légitimité qui constituerait en soi un frein durable aux ambitions d’une bourgeoisie contrainte à moyen terme à des concessions à même de modifier les rapports de pouvoir entre les classes. « La première chose à faire, affirmait-il, est d’appeler les ouvriers, partout où ils travaillent, à augmenter leur rendement au travail [...] puisque dans notre pays un plan économique national n’est pas possible [...]. Il est en tout cas certain qu’il faut laisser à l’initiative privée une très grande marge de manœuvre. » Cette ligne, dans les faits, impliquait inévitablement une relance massive du processus d’accumulation capitaliste. 

C’est dans le complexe industriel de la FIAT à Turin que se joue l’une des manches décisives de l’affrontement entre les nouvelles formes institutionnelles du capitalisme d’après-guerre et l’un des secteurs les plus avancés de la classe ouvrière. Pendant les huit mois qui suivent l’armistice, la FIAT est dirigée par des commissaires nommés par le Comité de libération nationale. Cette réalité est sans doute ce qui se rapproche le plus de l’idée d’une direction ouvrière de la production, quand bien même elle est confiée à une élite de ses représentants.

À partir des grèves mythiques de mars 19437 et pendant dix ans, la classe ouvrière FIAT participe massivement à des luttes à forte coloration révolutionnaire. La classe ouvrière prend pour tactique ce qui pour le Parti est une stratégie8: il en résulte des frustrations profondes et un sentiment d’angoisse indicible. Car le capitalisme, pendant cette période, ne se borne pas à élaborer ses plans de reconstruction, il est aussi en train de réorganiser son pouvoir dans les usines. Le comportement instinctif des ouvriers se manifeste par le refus : refus du travail à la tâche, refus de l’augmentation des cadences, refus de la hiérarchie et de la dis- cipline patronale du travail ; celui des organisations politiques et syndicales vise au contraire à l’adaptation. Le secrétaire de la fédération du PCI de Turin dénonce ainsi « les tendances à former des groupes illégaux [...]. Nous ne réussissons pas à expliquer notre politique nationale, ce que nous voulons et qui nous sommes vraiment ; on nous regarde comme des émissaires de Moscou, comme des démis- sionnaires. Il y a trop d’ouvriérisme dans notre parti ». La révolte ouvrière prend pour cible principale le système des primes9. À la FIAT et dans de nombreuses autres industries, les releveurs de cadences, les chronométreurs, les rationalisateurs d’ateliers, sont ostracisés. Dans le refus ouvrier de se soumettre au temps du capital, dans la première (et encore peu précise) théorisation du salaire comme « variable indépendante10 », on trouve déjà les prémices du mouvement de masse qui explosera au début des années 1970. Le Parti communiste ne pouvait évidemment pas tolérer ces manifestations d’une conscience de classe spontanée. La Camera del lavoro11 de Turin publie régulièrement un bulletin syndical intitulé Coscienza di classe, la conscience de classe « se donnant ici comme l’antithèse du “classisme au rabais”, celui qui se limite à la défense d’intérêts catégoriels (parfois appelé “ouvriérisme”)12».

1953. C’est l’année au cours de laquelle le groupe dirigeant de la FIAT, sous l’impulsion du tristement célèbre ingénieur Valletta 13, établit un plan d’attaque contre le mouvement ouvrier et la FIOM – le syndicat de branche de la CGIL 14. Cette attaque est double. D’une part, elle tente d’entamer l’unité de la classe ouvrière en établissant une distinction entre ouvriers « constructeurs » et ouvriers « destructeurs », par une forte remise en cause du droit de grève, par l’instauration d’une prime de collaboration (le « prix antigrève »), par le chantage exercé sur la garantie du poste de travail et par diverses autres mesures – entre paternalisme et intimidation. La distribution de dizaines de milliers de tracts vantant les bénéfices de l’adhésion aux intérêts de l’entreprise reste à ce titre un classique. De l’autre, elle organise la discrimination systématique des ouvriers les plus actifs des avant- gardes syndicales : les communistes sont chassés des commissions internes15 et l’on promeut le syndicalisme d’entreprise « jaune ».

Entre 1953 et 1962, la grande masse des ouvriers de la FIAT s’abstient de toute grève. Seuls quelques centaines d’ouvriers communistes de l’avant-garde syndicale de la FIOM, isolés et presque réduits à la clandestinité, donnent une continuité aux luttes. La direction de l’entreprise théorise et applique ouvertement le droit de représailles contre ceux qui luttent et font grève: admonestations, amendes et suspensions, licenciement de 2 000 cadres syndicaux dont la grande majorité appartient à la FIOM-CGIL et au PCI, relégation de plusieurs milliers d’autres vers les « secteurs-frontières » de l’usine, le plus célèbre étant l’Ufficina sussidiaria ricambi, rebaptisée par les bannis Ufficina stella rossa16. Dans l’usine s’instaure un climat disciplinaire de caserne : il est interdit de se déplacer dans les ateliers, les avant-gardes ouvrières sont cernées par un lourd filet de contrôle com- posé de petits chefs et de surveillants zélés. À la fin de l’année 1953 des tribunaux d’usine sont même institués, où de hauts dirigeants et des inspecteurs issus du corps des surveillants jugent les travailleurs indisciplinés et appliquent la peine de licenciement 17.

Cette grave difficulté objective dans laquelle est prise l’ensemble de la classe ouvrière – et pas seulement son secteur le plus avancé – fait mûrir et croître au sein du Parti communiste la certitude qu’une reprise de l’initiative de classe ne sera possible qu’en dehors de l’usine, dans le rapport de force général entre les classes dans le pays, dans le travail de propagande et le soutien aux expériences socialistes internationales. Ce n’est pas un hasard si le manifeste de la FIOM pour les élections de la Commission interne de 1955 (celles de la débâcle 18) proclame la nécessité de « regarder au-delà des murs de l’usine ». Comme on le verra plus loin, cette prise de distance du Parti vis-à-vis de la centralité de l’intervention en usine sera, au début des années 1960, l’objet d’une vive polémique orchestrée par une composante politico-théorique nouvelle, encore peu nombreuse mais déjà aguerrie, que l’on nommera « opéraïsme ».

C’est dans ce contexte que surviennent les événements de juillet 1960. 

 

Danilo Montaldi: Italie, juillet 1960

Dix travailleurs tués lors de manifestations de rue ; l’annulation du congrès du MSI19 à Gênes ; des manifestations qui éclatent dans plusieurs villes; la chute du gouvernement Tambroni, soutenu par les voix fascistes; son remplacement par le gouvernement Fanfani, « leader » de la gauche démocrate chrétienne20. Tel est le bilan apparent des journées de juin et juillet en Italie21

Une victoire de l’antifascisme ?

Il serait faux de s’arrêter à ce constat, car derrière ce bilan se cache un enseignement infiniment plus profond que celui que les partis de gauche ont bien voulu tirer. Au cours de ces événements s’est révélée une force entièrement nouvelle: cette force, qui a bousculé aussi bien les projets de la bourgeoisie que ceux des partis de gauche, c’est la masse de la jeunesse ouvrière et étudiante. C’est désormais vers elle que s’oriente l’effort de propagande et de formation des groupes qui se sont éloignés des organisations politiques traditionnelles pour appliquer et diffuser une conception réellement socialiste de la lutte ­politique.

C’est l’annonce qu’un congrès du MSI avait reçu l’autorisation de se tenir à Gênes qui a déclenché le mouvement de juillet.
Cette autorisation accordée aux fascistes était d’abord un acte de remerciement pour le soutien apporté par le MSI au gouvernement Tambroni. Mais au-delà, il s’agissait pour la majorité au pouvoir de se livrer à une expérience dont la population génoise devait être le cobaye. Gênes est une des villes les plus rouges du pays. Littéralement occupée (en 48 heures) par d’anciens partisans et des ouvriers en armes lors de l’attentat fasciste contre Togliatti, le 25 juillet 1948, Gênes est un port dans lequel les luttes ont souvent outrepassé les consignes des directions syndicales. Il s’agit donc d’une réalité significative à partir de laquelle il est possible de généraliser à l’échelle du pays entier.

En autorisant un congrès fasciste à Gênes, la majorité gouvernementale entendait donc prendre la température du pays et démontrer qu’une ouverture vers ­l’extrême-droite fasciste était possible sans avoir à craindre une réaction de la ­population.

Cette « expérience » a été menée par un gouvernement qui entendait continuer la politique de rationalisation de la production et de renforcement de l’État amorcée en 1953. En prenant des mesures pour accroître la consommation – réduction du prix de l’essence, développement de la vente à crédit –, en encourageant les nouvelles méthodes d’exploitation du capital, en favorisant en même temps la ­cléricalisation de la vie publique et le contrôle sur les travailleurs au moyen de toutes sortes d’organismes privés et de structures politiques ou publiques, le gouvernement Tambroni se présentait comme un gouvernement de « trêve sociale » et de techniciens, qui se bornait à développer d’une façon un peu plus ferme et engagée la politique des gouvernements précédents.

Cependant, ni les frigidaires ni le contrôle exercé par les différentes paroisses ne sont parvenus à empêcher la lutte des classes. Entre 1953 et 1958 ont surgi nombre de grèves que les centrales syndicales se sont bien gardées de coordonner et d’unifier. Après 1958, si la tension sociale semblait avoir diminué, des mouvements sporadiques, imprévus et violents continuaient pourtant d’éclater ici et là: les ouvriers du Nord, les mieux payés, occupèrent des usines à plusieurs reprises, tandis que les paysans du Sud manifestaient, se battaient contre la police, occupaient des mairies, et accueillaient à coups de pierres les députés venus pour les calmer22.

Les événements de Gênes s’inscrivent donc dans une période marquée par ­l’absence de grands mouvements sociaux, mais traversée de luttes locales très dures. »

Le 25 juin, des étudiants, des professeurs, des jeunes organisent un meeting de protestation contre la tenue du congrès fasciste, prévu pour le 2 juillet. La réunion a lieu sur une place où se retrouvent habituellement les dockers et les marins. La police arrive et charge. Les sirènes des voitures de la brigade d’intervention rapide alertent les dockers au travail et les ouvriers des usines voisines, qui accourent armés de crochets et de barres de fer pour défendre les étudiants. C’est à partir de là que s’organise, en dehors des partis et des syndicats, une véritable unité entre les ouvriers et les étudiants, pour « faire quelque chose de concret, d’efficace ». En effet, les organisations de gauche, qui donnent à leur campagne contre le congrès un ­caractère strictement légal, se bornent à répéter des slogans antifascistes et à voter des motions pour demander au gouvernement de bien vouloir interdire le congrès. Les plus jeunes ne mettent pas longtemps à constater les carences des organisations. Le 26 juin, une délégation de jeunes et de petites organisations d’opposition se mettent en rapport avec des hommes qui avaient joué pendant la Résistance un rôle déterminant, mais qui étaient entrés en conflit après-guerre avec la ligne des partis de gauche et s’étaient retirés depuis des années de toute activité politique. En règle générale, les étudiants s’adressent directement aux ouvriers, en ignorant complètement la structure syndicale officielle.

Le 28 juin néanmoins, les partis de gauche, qui ont eu le temps de se concerter, annoncent pour le 30 une grève à Gênes et à Savone. La grève se prépare, tandis que 15 000 policiers sont concentrés à Gênes. Les organisations de gauche tiennent un meeting auquel assistent 30 000 personnes ; un député socialiste, emporté par sa propre éloquence, y promet d’abandonner son immunité parlementaire et de « descendre dans la rue, comme tout le monde ». La gauche officielle est cependant décidée à faire en sorte que la journée du 30 juin se déroule dans le calme, sans « provocations ». Au même moment, les « provocateurs » se rassemblent: ce sont des groupes d’étudiants, d’anciens partisans, des communistes dissidents, des anarcho-syndicalistes. L’élément nouveau ici, ce n’est pas tant que ces militants se ­réunissent, mais que les jeunes et les travailleurs se rassemblent en vue d’une action commune.

La grève générale donne lieu à des affrontements extrêmement violents entre les policiers et les manifestants qui se battent à coups de pierres, de boulons et de barres de fer. Parmi les manifestants, les plus décidés et les plus violents sont également les plus jeunes. Les dirigeants syndicaux et politiques s’efforcent de ramener le calme. Le président de l’Association nationale des partisans italiens (ANPI) ­intervient personnellement. Les manifestants se retirent: tous regrettent le manque d’armes, tous réclament l’intervention des partisans. Le lendemain (1er juillet), alors que les leaders officiels ont disparu et qu’aucune manifestation n’est prévue, la grève se poursuit spontanément. Pour étouffer le mouvement, la CGIL diffuse un communiqué annonçant que des tractations sont en cours et que le congrès va être interdit; au même moment, le Conseil de la Résistance23 menace de ne plus intervenir en faveur des manifestants qui seraient désormais arrêtés.

Le 30 juin, une grève de solidarité est organisée à Turin. Le service d’ordre de la CGIL s’oppose violemment à des groupes d’ouvriers et d’étudiants qui veulent s’attaquer aux forces de police.

Le 2 juillet, les autorités font un ultime effort pour calmer l’agitation en faisant intervenir l’ANPI, mais les travailleurs se montrent de plus en plus déterminés et menacent de passer outre les consignes de leurs directions si le congrès fasciste commence sans qu’on soit passés à l’action. Des jeunes des villes voisines et ­d’anciens partisans armés arrivent de toute la région, contrevenant ainsi au mot d’ordre de l’ANPI.

Le gouvernement finit par faire marche arrière. Le congrès est interdit à Gênes, les fascistes renoncent à le tenir ailleurs.

Prenant acte du succès de la résistance à Gênes, les partis essaient alors de ­récupérer le mouvement pour en tirer profit sur le plan parlementaire. Ils organisent des manifestations un peu partout. Mais, de nouveau, rien ne se déroule comme prévu. Le 6 juillet à Rome, des affrontements opposent pendant ­plusieurs heures des manifestants et les policiers. Le 7 juillet, à Reggio Emilia, la police tire: cinq ouvriers sont tués. Une nouvelle grève est décrétée, cette fois-ci à l’échelle nationale.

Le 1er juillet, en Sicile, un ouvrier agricole avait été tué par la police au cours d’une manifestation pour la défense des salaires. Le 9 juillet, à Palerme et à Catane, la police tire à nouveau et tue quatre autres ouvriers.

Malgré la répression policière, et probablement même à cause d’elle, des excès qu’elle révèle et des réactions qu’elle suscite, il apparaît alors clairement que les jours du gouvernement Tambroni sont comptés. L’union, qu’il incarne, entre le centre et la droite néofasciste est condamnée. La solution à la crise: le retour de Fanfani à la tête du gouvernement et de Scelba, l’homme à poigne, au ministère de l’Intérieur. La bourgeoisie est satisfaite. Fanfani rassure la gauche à bon compte, tandis que Scelba garantit l’ordre public.

Les journées de juin et juillet ont eu une résonance profonde au sein du prolétariat italien. Tandis qu’à Gênes l’expression « faire comme à Tokyo24 » courait de bouche en bouche, devenant une sorte de mot d’ordre, à Turin et dans les autres villes ­italiennes, les travailleurs disaient : « il faut faire comme à Gênes », et les ouvriers ajoutaient : « notre patron, c’est le fascisme. » Et pourtant, à Gênes comme ailleurs, les travailleurs et les jeunes ne se sont pas heurtés seulement aux forces de répression: ils ont également dû affronter les dirigeants de gauche qui tentaient de freiner leur action, de la confiner dans une dimension strictement légale et inoffensive. Ils ont réagi, parfois brutalement: à Gênes, ils ont renversé une voiture de la Camera del ­lavoro qui sillonnait les rues en invitant au calme ; à Rome, ils ont cassé la gueule à un fonctionnaire du PCI qui leur tenait des propos lénifiants. Un peu partout, les leaders de la gauche ont été critiqués, et mêmes sifflés, pour leurs atermoiements. Certes, on ne peut pas parler d’une rupture nette entre les travailleurs et leurs directions bureaucratiques, mais bon nombre d’ouvriers, de jeunes, d’anciens partisans, comprennent à présent que le problème ne se limite pas à savoir si les directions des partis sont plus ou moins molles, ou plus ou moins dures, mais qu’il est bien plus complexe. Il faut souligner ceci: en juillet, les ouvriers et les jeunes revendiquaient des formes de lutte que les organisations traditionnelles n’étaient pas en mesure de proposer. Le manque total de liens entre les groupes autonomes et les militants ­révolutionnaires qui, dans différentes villes, avaient pris les initiatives les plus efficaces, n’était pourtant pas propice à la cristallisation et à l’extension de ces formes de lutte. Mais eussent-ils existé, ces liens n’auraient probablement pas changé le visage du mouvement, et par conséquent l’empreinte qu’il a laissée dans la conscience de ses protagonistes. Il nous faut par ailleurs dégager un autre enseignement des journées de juillet: les ouvriers, par leur comportement, ont démontré qu’en dépit de la ­politique de « prospérité » et de hauts salaires par laquelle le capital cherchait à les neutraliser, ils ne s’intégraient pas. Les manifestations ont eu pour protagonistes les ouvriers les plus « prospères » et en apparence les plus « intégrés » d’Italie.

Mais la leçon la plus importante concerne la forme d’activité des groupes ­révolutionnaires. Il existe des groupes « férocement » marxistes qui se sont bornés jusqu’ici à mener un travail d’étude. Leur orientation strictement théorique fait qu’ils ne peuvent en aucun cas influer sur la lutte. Il existe aussi à peu près dans toutes les villes italiennes des groupes de jeunes qui, plutôt que de s’enfermer dans de petits cercles pour discuter de théorie, cherchent d’une part à mettre en commun avec les travailleurs l’expérience accumulée au cours de ces dernières années – que ce soit dans les partis, les syndicats, dans les usines ou dans la vie quotidienne – et de l’autre à intervenir efficacement dans les luttes. Ce travail exige dans la pratique une étroite coopération entre ouvriers et intellectuels, afin de produire des textes et des documents qui soient à la fois des outils de liaison entre les luttes ­ouvrières, et des instruments de compréhension de l’expérience25.

Certains groupes se sont déjà engagés dans cette voie. Il sera nécessaire de co­ordonner et d’approfondir ces expériences afin qu’elles aboutissent, dans un temps plus ou moins long, à la constitution d’une avant-garde organisée, capable de ­répondre aux problèmes et aux besoins actuels des masses travailleuses italiennes.

 

 

Mais d’où venaient ces garçons aux maillots rayés?

 

Ceux que les journaux désignaient ainsi, ce sont les jeunes que Montaldi identifie comme les acteurs des affrontements de Gênes et des autres villes. Par cette insistance sur leur tenue vestimentaire, les journalistes entendaient peut-être signifier qu’ils n’appartenaient pas à la classe ouvrière, ou bien qu’il était difficile de les circonscrire, de comprendre d’où ils venaient. En réalité, si pendant les longues années 1950 il semblait ne s’être rien passé au plan social, une nouvelle génération, née pendant la guerre, exprimait fût-ce sur des terrains minoritaires un malaise et une impatience évidents face à la rigide normalisation de la vie quotidienne. Bien sûr, lorsqu’il fallait faire des choix politiques, l’unique force de référence demeurait le PCI; mais les jeunes qui avaient quinze ou vingt ans au milieu des années 1950 manifestaient dans leurs pratiques quotidiennes leur rejet à la fois d’une morale ouvrière trop rigide et de la production culturelle officielle, même populaire (films, musique, revues, etc.). L’importation massive de films américains, en imposant les modèles fascinants de l’american way of life avait beau travailler à une sorte de « colonisation » des esprits, elle n’en avait pas moins fait germer les images de ­sociétés nouvelles et d’expériences générationnelles captivantes.

La perspective de l’usine devenait toujours plus insupportable. Au Nord, le chômage avait diminué de manière spectaculaire et, dans la nouvelle organisation industrielle de la production, l’introduction massive des chaînes de montage exigeait d’énormes quantités de main-d’œuvre. Ce qui avait eu lieu en réalité, c’était un séisme souterrain qui avait bouleversé l’usine, la force de travail, son âge, sa provenance, ses fonctions. La seconde (et cette fois énorme) migration du Sud vers le Nord avait commencé. Une nouvelle génération ouvrière était en train de se former dans le tissu métropolitain.

Il s’agit essentiellement de méridionaux, arrachés à leur culture paysanne, ­portant souvent la mémoire des grandes défaites de l’après-guerre, et dépourvus de celle de la Résistance partisane, habitués à considérer le travail comme une « peine » et non comme une émancipation. Relégués au niveau le plus bas de la structure productive, ils ne tirent aucune fierté de la « fonction ouvrière », vivent majoritairement et souvent par choix dans les vastes hinterlands métropolitains, les fameuses « corées », dont ils tentent de transformer l’habitat26. En s’appropriant des jardins, en repeignant les murs extérieurs de blanc ou de jaune, en cultivant basilic et romarin sur les rebords des fenêtres, ils font irruption dans le tissu social local et y ouvrent des contradictions, suscitant à leur encontre de fréquents comportements racistes (surtout à Turin).

Les jeunes du Nord avaient spontanément saisi ce changement. Dans leur effort permanent pour échapper à l’usine, ils avaient mûri la conviction que tout pouvait être remis en cause. Le gouvernement Tambroni menait une véritable opération de pacification sociale et de disciplinarisation, en réaction aux luttes de 1959. Dans l’imaginaire de la jeunesse, cela était perçu comme un acte autoritaire de plus. Sans s’être encore réellement associés aux luttes de ces nouvelles générations d’immigrés, les jeunes du Nord leur avaient pourtant déjà manifesté quelques signes de solidarité: à Turin, par exemple, où des groupes d’étudiants catholiques s’étaient ralliés aux piquets de grève en agitant l’évangile sous les yeux des forces de police. Un film comme La dolce vita de Fellini avait magistralement donné à voir la face « corrompue » de la bourgeoisie ; L’Équipée sauvage, avec ­Marlon Brando, montrait un modèle possible de transgression; la musique d’Elvis Presley rythmait les changements des corps et de la sexualité. Finies les « bandes » d’amis dans les quartiers désintégrés par la spéculation immobilière, pour la première fois à Milan une « bande » se constitue à l’échelle de la ville: les terribles et fugaces « teddy boys27 ».

 

Yankee go home

Ruggero Zangrandi avait décrit dans son long Voyage à travers le fascisme28 le terrible parcours qui avait mené une fraction importante des jeunes étudiants fascistes à rejoindre la Résistance partisane. Huit ans plus tard, en reconstituant, en plein 68, les différentes phases des comportements de la jeunesse d’après-guerre, il se ­demandera comment avait bien pu naître de la génération des années 1950, globalement désengagée et aspirant à l’intégration, « le premier frémissement de révolte politique et civile, allant même jusqu’à la violence. Comment avaient surgi ces “maillots rayés” qui, sans qu’on sache exactement d’où ils venaient (certainement pas tous des organisations antifascistes officielles) avaient “fait” juillet 1960, ce mouvement de rue qui à partir de Gênes s’était propagé partout sous des formes anomales, non traditionnelles. Et le plus singulier fut que, tout comme on n’avait su déterminer la provenance de ces jeunes en marinière, on en perdit immédiatement la trace29 ».

Comme le suggère le récit de Danilo Montaldi, bon nombre de méthodes et d’instruments d’analyse pouvaient, même en toute bonne foi, induire en erreur et en simplification. Car ces formes anomales de révolte allaient se répéter régulièrement au cours des années suivantes, selon des modalités diverses. Les « événements de la piazza Statuto » à Turin, et plus tard la contestation beat et la manifestation où fut tué Giovanni Ardizzone à Milan sont autant d’expressions du retour périodique des exigences portées par juillet 196030.

Les vicissitudes de la révolution cubaine commençaient à influencer notablement l’imaginaire de la jeunesse, à commencer par ses secteurs les plus politisés. En 1961, Kennedy avait appuyé une expédition anti-castriste menée par des dissidents contre les révolutionnaires cubains. La tentative avait échoué à la Baie des Cochons et les agresseurs avaient été anéantis. L’image de Kennedy, homme de paix et promoteur d’une « nouvelle frontière » dans les relations politiques internationales, en était sortie fortement dégradée. La situation internationale commençait à être très tendue. La RDA avait érigé en une nuit le mur séparant en deux la ville de Berlin, la rencontre historique entre Khrouchtchev, Kennedy et Jean XXIII avait tenté de redonner consistance à la « coexistence pacifique », tandis que le visage serein et énigmatique (fascinant comme celui de la Joconde, diront les journalistes) du Soviétique Gagarine, premier homme dans l’espace, suscitait l’enthousiasme et la promesse d’imaginaires futurs. À la veille de la naissance du centre-gauche31, l’affaire des missiles éclate à Cuba. Les Américains accusent les Soviétiques d’avoir implanté des missiles dans l’île et imposent le blocus. La crise est très grave, la guerre semble imminente.

Certaines sections de base du PCI appellent à une manifestation de protestation à Milan. La police n’autorise qu’un rassemblement piazza Santo Stefano, mais la rage et l’exaspération provoquées par ces restrictions donnent lieu à un cortège spontané de 3 à 4 000 personnes qui traverse la piazza Fontana, et investit la piazza Duomo. Il se compose majoritairement d’étudiants-travailleurs, de jeunes prolétaires et de militants ouvriers des quartiers Nord. Des slogans virulents contre les USA sont scandés sur des cadences caribéennes: « Cuba sì, Yankee no »; ondulation du cortège et reprise du parcours; en tête, des militants aguerris des sections ouvrières « menacent » au mégaphone: « le premier qui rompt les cordons, je l’assigne aux prud’hommes. » Jeans, montgomery, imperméables en vinyle, drapeaux rouges et drapeaux cubains, en ce samedi d’automne milanais, les passants sur les côtés regardent stupéfaits, comme le raconte un témoin:

« Tout le monde avait à présent la sensation qu’il y aurait des affrontements avec la police, et quand nous l’avons vue se mettre en rangs au centre de la place et bloquer les voies de sortie, il y a eu une petite débandade. Mais ensuite, au moment de la charge, de nombreux groupes compacts se sont formés sous les arcades de la via Mengoni et de la via Mercato. À cette époque, la police n’avait pas les instruments raffinés qu’elle a maintenant. À la place des grenades lacrymogènes, ils avaient des sortes de boîtes, comme des canettes de bières, ils les lançaient en les faisant rouler. Alors, avec des foulards sur le visage pour se protéger du gaz, c’était presque un jeu de les ramasser et de les retourner à l’envoyeur, d’autant qu’elles ne brûlaient pas les mains comme les grenades actuelles. Les policiers n’avaient pas encore de boucliers, et leurs matraques étaient beaucoup plus courtes que celles d’aujourd’hui. Ils craignaient l’affrontement physique parce que souvent, les ouvriers de Breda ou de Falck descendaient dans la rue avec leur casque et leurs gants de travail et quand ils cognaient, c’était chaud. Même leur armement était dépassé: comme fusils, ils avaient des 91/38, ils se servaient de la crosse comme d’une matraque. Mais ils préféraient charger avec les camionnettes. Souvent ils paniquaient et ils tiraient des coups de feu, c’est aussi pour cela qu’il y a eu tellement de manifestants assassinés pendant ces années-là. Quoi qu’il en soit, le jour d’Ardizzone, on avait repoussé la police pendant trois ou quatre heures. Giovanni Ardizzone a été tué justement par une de ces camionnettes qui faisaient le “carrousel32” au ras des trottoirs bondés de gens. Après les premiers affrontements, les policiers ne sortaient plus des camionnettes, parce qu’à pied ils s’étaient déjà pris un sacré paquet de coups. Sur les jeeps lancées à toute vitesse, certains d’entre eux en tenaient un autre par la ceinture, qui était penché hors de la jeep et faisait tournoyer sa ­matraque. Comme ça, celui qu’il arrivait à choper, il lui cassait les dents ou la tête. La technique de contre-attaque, c’était de prendre des tubes Innocenti33 (il y avait des travaux sur la place) et en les tenant à deux ou trois, de les enfiler dans la cabine du conducteur lorsque les camionnettes passaient. Si la camionnette faisait une embardée – et c’est arrivé souvent – on sautait sur les occupants et on leur mettait sur la gueule. À un moment donné les militants les plus âgés voulaient qu’on cesse l’affrontement, mais nous on ne s’est pas arrêtés et on a continué jusqu’au soir, quand est arrivé le ­bataillon Padova avec les grosses jeeps surélevées contre lesquelles on ne pouvait rien faire. En plus de la mort d’Ardizzone, il y a eu beaucoup de blessés, et la nuit on a posé un panneau pour changer le nom de la via Mengoni en “via Giovanni Ardizzone, assassiné par la police”. Mais le Parti a refusé de faire une campagne de contre-information sur cet homicide. Il y avait le centre-gauche, et le PCI voulait devenir un ­interlocuteur privilégié sur le nouvel échiquier politique. Au procès, les juges ont conclu qu’Ardizzone avait été tué accidentellement par la foule en fuite, et le Parti, de fait, a entériné cette version. À la fin de l’année, j’ai quitté le Parti. »

 

Voici ce qu’écriront peu après Grazia Cherchi et Alberto Bellocchio dans les Quaderni piacentini34:

« Jusqu’il y a quelques années, les manifestations de protestation étaient menées par des ouvriers et des paysans (les rares intellectuels présents avaient tout au plus une fonction ornementale) […]. L’us et l’abus de ces énergies par les directions politiques [des partis de gauche, N.d.A.] et les coups de matraques de la police de Scelba ont épuisé ce potentiel humain. Les manifestations de rue ont été progressivement désertées: ceux qui continuaient à y participer le faisaient par fidélité mélancolique et par sens du devoir.

Pourtant, pendant ce temps, une “armée de réserve” était en train de gagner en conscience et en combativité.

Les étudiants commencèrent leur apprentissage en se rangeant par esprit de ­solidarité aux côtés des manifestations ouvrières. Au début ce ne sont que de ­maigres groupes, pas toujours accueillis avec bienveillance par les ouvriers qui s’en ­méfient à la fois d’instinct (du fait de leur origine de classe) et à cause du traitement de faveur que leur réserve, non sans ruse, la police. C’est lors des événements de juillet 1960 qu’ils commencent à faire entendre leur voix. Progressivement ils ­participent à l’agitation aux côtés des plus jeunes générations d’ouvriers (immigrés ou non). Ce poids nouveau des étudiants dans les manifestations de rue est salué par le changement des méthodes policières à leur encontre. Une fois perdue l’illusion que ces jeunes, après quelques inévitables “enfantillages”, allaient se calmer et ­retourner grossir les rangs de la bourgeoisie pacifique, la police leur réserve à présent le même traitement qu’aux ouvriers: elle les frappe sans merci pour les terroriser, cherchant à leur laisser des marques sur le visage pour leur faire passer l’envie de s’y frotter. Pendant la semaine décisive de Cuba, les “désordres” ont été, pour leur immense majorité, organisés par des étudiants. Certains d’entre eux sont ­arrivés là par hasard. Mais par un effet de la violence policière, c’est délibérément qu’ils reviendront les jours suivants.

Ces jeunes n’ont rien de commun avec ceux qui, en Angleterre par exemple, participent aux manifestations contre la bombe atomique à l’appel de Bertrand Russell. Il ne s’agit pas d’une classe bien ordonnée de citoyens avec “le sens des ­limites” […].

Ce n’est pas un hasard si on qualifie aujourd’hui d’extrémistes ceux qui manifestent pour la paix. Peut-on manifester “en ayant le sens de certaines limites” quand on sait qu’en de semblables circonstances la police a tué, depuis 1945, des centaines de citoyens et en a blessé 5000? Qualifier donc d’extrémistes ceux qui manifestent, accepter ce terme derrière lequel Taviani [alors ministre de l’Intérieur, N.d.A.] s’abrite pour oblitérer la question du désarmement de la police et refuser la responsabilité du sang répandu, ce n’est pas tant qualifier négativement ces ­événements qu’en reconnaître la portée révolutionnaire […]. »

Comme on peut le constater, certaines questions comme le désarmement de la police, l’unité ouvriers-étudiants, la nouvelle composition des luttes, la solidarité internationaliste, la séparation qui s’amorce entre la pratique de la rébellion violente et l’aire de la contre-culture pacifiste, étaient déjà bien présentes en cette lointaine année 1962!

 

 

Une génération d’intellectuels compétents et auto-marginalisés

Il nous faut maintenant revenir à la seconde moitié des années 1950. Staline est mort depuis trois ans et son successeur, Khrouchtchev, dans un rapport fameux présenté au XXe congrès du Parti communiste d’Union Soviétique (PCUS), ­révèle ses errances et ses crimes. La référence à « l’État-guide » (l’Union Soviétique) et à son héroïque dictateur qui avait défait le nazisme, avait été un formidable facteur de cohésion pour les militants communistes italiens. La destruction de ce mythe va jusqu’à remettre en cause l’« infaillibilité » du Parti. Si les ouvriers communistes serrent les dents par discipline militante, les intellectuels organiques (c’est-à-dire ceux qui sont subordonnés aux directives du Parti) entrent en crise.

L’intervention des chars soviétiques en Hongrie, qui survient au même ­moment, vient encore compliquer l’émergence d’un processus critique. Dans un pays « frère » et socialiste, les ouvriers se sont révoltés contre des conditions de vie insupportables : il s’agit d’une révolte des ouvriers communistes contre le Parti et l’État socialiste35 Le choc est énorme ; la presse bourgeoise souffle sur les braises, les militants sont anéantis. Le PCI parle d’un complot américain ­organisé par l’Autriche voisine. Des centaines d’intellectuels quittent le Parti communiste. Le Parti socialiste rompt le pacte d’unité et d’action qui l’avait jusqu’alors lié au PCI.36. Mais de nombreux intellectuels du PSI vont au-delà, et entreprennent une longue réflexion critique sur la fonction du parti, sur le ­rapport entre le parti et la classe, entre une structure hiérarchique et le vécu des militants de base.

C’est alors qu’apparaît cette génération d’intellectuels qui sera à l’origine des revues des années 1960, et qui va former une classe politique nouvelle, étrangère à tous les conditionnements institutionnels. Elle travaille à l’élaboration d’une ­culture marxiste critique, prendra le parti des comportements de base contre ­l’hégémonie des directions politiques et syndicales, et se servira de l’enquête sur la mémoire et la subjectivité ouvrière pour lire les transformations du capital. Cette génération, qui sera active tout au long des années 1960, est entièrement faite ­d’enfants de 1956.

Dans ce paysage, Danilo Montaldi est une figure hors-normes. Il ne vient pas du PCI; en revanche, il est un point de référence pour les groupes internationalistes qui se sont formés hors de la IIIe Internationale, à la fin des années 1920, après la sortie de Bordiga du PCd’I37. Dans l’Italie d’après-guerre, ces groupes n’ont jamais eu le moindre espace politique. Considérés par le PCI comme à peine plus que des provocateurs (Togliatti ira jusqu’à censurer les Cahiers de prison de Gramsci pour pouvoir continuer à nier qu’il avait été exilé avec Bordiga), leurs membres sont en réalité des lecteurs très attentifs du marxisme et du léninisme des origines, avant que les différents partis de la IIIe Internationale ne les dénaturent. Ce sont également des analystes fins et attentifs des transformations du capital, de sa capacité à adopter des formes « révolutionnaires » et à déterminer les comportements ouvriers, tout en étant lui-même continuellement redéfini par eux.

Montaldi a fait connaître en Italie Socialisme ou Barbarie, Tribune ouvrière, ­Solidarity, etc. Autant dire le meilleur de la recherche à cette époque sur la réalité de la condition ouvrière. Lui-même a contribué de manière importante à faire connaître la littérature autobiographique d’usine (Militanti politici di base) et l’« école de la rue » des classes subalternes (l’extraordinaire Autobiografie della leggera38). Toute son œuvre est une longue plongée dans la subjectivité, en tant qu’elle est un instrument de connaissance de l’histoire et de la vie de la classe. Sa démarche de chercheur et de militant croise continuellement celle des intellectuels militants en crise dans les partis historiques de la classe (PCI et PSI), en particulier les futurs dissidents du PSI que sont Raniero Panzieri et Gianni Bosio, qui fonderont plus tard respectivement les Quaderni rossi et l’Institut De Martino39.

De Tronti à Rieser, de Lanzardo à Asor Rosa, des jeunes Cacciari, Bologna, Negri à Foa, Alquati, etc., la fine fleur de l’intelligence politique du moment (qu’elle se situe hors des partis historiques du mouvement ouvrier ou qu’elle soit simplement critique à leur égard) participera à l’expérience des Quaderni rossi. Les premières expériences des organisations autonomes de base (Il Potere operaio de Pise, Potere operaio de Vénétie et d’Émilie, Gatto selvaggio, Potere operaio de Gênes, etc.) s’imprègnent de ces recherches novatrices. Par-delà les « scissions » à venir, l’histoire des revues révolutionnaires tient, avec les Quaderni rossi, le grand chêne qui étend ses branches sur la culture politique des années 1960.

 

Aux origines de l’opéraïsme : les Quaderni rossi

 

Pour cette importante diaspora d’intellectuels qui se sont éloignés des partis de gauche après les « événements de 1956 », la naissance des Quaderni rossi constitue une expérience centrale. Il serait pourtant faux de la réduire, avec ce qu’elle ­comporte d’élaborations théoriques, à un épisode – même important – de dissidence intellectuelle. Car très rapidement, elle agrège de nombreuses réalités du monde ouvrier ou de la jeunesse, qui témoignent de l’urgence de procéder à un réexamen à la fois plus profond et plus concret de la condition ouvrière et prolétaire. En effet, l’organisation du capital et la composition de la classe ouvrière40 s’étaient profondément modifiées, et ni les syndicats ni les partis de gauche ne semblaient – et c’était le cas – en avoir réellement saisi la portée. Au début des ­années 1960, il devient politiquement irréfutable qu’une phase importante du processus de développement capitaliste est parvenue à son terme. Cette restructuration productive et technologique touche en premier lieu les industries et les secteurs de pointe (c’est ce qu’on appellera la « question septentrionale »), mais elle affecte également la dynamique de la société italienne dans son ensemble. Elle repose principalement sur la diminution progressive des activités agricoles et l’extension des secteurs industriel et tertiaire. Le visage du pays, sa texture sociale, se sont fondamentalement transformés.

« Ce développement s’était appuyé sur une relative stagnation des salaires. Entre 1953 et 1960, alors que l’indice de rendement du travail passait de 100 à 140,6, l’indice de rétribution du travail salarié passait de 100 à 108,9. Ces chiffres un peu abstraits dissimulent toute la portée dramatique de la défaite du mouvement ­ouvrier et syndical des années 1950, qui avait connu son apogée justement à la FIAT41. » La reprise des luttes ouvrières à la fin des années 1950 oblige même une centrale aussi étroitement liée au Parti que la CGIL à rouvrir un débat sur ce que seraient les fonctions d’un syndicat moderne. On en revient à parler, aussi timidement que ce soit, d’« unité syndicale », et de la nécessité pour le syndicat d’être autre chose que la « courroie de transmission » de la volonté hégémonique du « Parti ».

C’est au cœur de cette crise de l’analyse des transformations productives et des formes de la représentation que s’engage, non sans quelques turbulences, un mouvement de « révision » des instruments de la théorie et de la pratique politiques jusqu’alors en usage. Mais des conflits et des transformations profondes sont également en train de se jouer à l’intérieur de l’État. La frange « avancée » du système des partis commence à intégrer les exigences de « programmation » du néocapitalisme, et invite avec insistance les syndicats à s’asseoir à la table « déjà dressée » de la « planification du développement ». C’est cette même frange technocratique qui pousse à une modification du cadre politique et fait le pari du centre-gauche. C’est elle qui choisit comme interlocuteurs les syndicats les moins antagonistes, ceux qui sont les plus éloignés du développement et sont donc disposés à troquer l’insubordination ouvrière contre quelques concessions de la partie adverse, patronale et gouvernementale (la « politique des revenus42 », c’est-à-dire la monétisation des luttes). Comme si le syndicat, écrira Vittorio Foa (l’un des fondateurs des Quaderni rossi), était responsable des « travailleurs devant l’État », et non pas, comme c’est sa fonction, « devant les travailleurs ».

« Il s’agissait donc d’un ultimatum, adressé expressément au syndicat – et au-delà, à l’ensemble du mouvement ouvrier – sommés de choisir entre un maximalisme stérile et la participation au “développement” capitaliste43. » De fait, le PSI relèvera le gant, bercé par l’illusion que l’État était une sorte de no man’s land dont il était possible de s’emparer pour en déterminer l’orientation stratégique en ­matière de « développement ». Et c’est sur cette divergence de choix stratégique – en même temps que sur le grand trauma de 1956 – que s’enracine au sein de la gauche socialiste le profond désaccord qui mènera d’un côté à la naissance du centre-gauche, et de l’autre à l’émergence de la gauche extraparlementaire.

Mais le débat qui éloigne les intellectuels de la gauche socialiste (ainsi que beaucoup de cadres de la FIOM et de jeunes du PCI) de leurs hiérarchies respectives n’est pas strictement d’ordre « politique » et n’est pas seulement affaire de perspectives ­générales : les analyses et les « outils théoriques » utilisés pour lire les modifications survenues dans la composition de la classe ouvrière divergent eux aussi radicalement. Car le « développement » a modifié non seulement l’aspect mais aussi la substance même des travailleurs des grandes firmes. L’analyse de ces transformations constitue un des éléments centraux du débat qui agite le syndicat. Dans les « thèses préparatoires » au congrès du PSI sur la FIAT44, en janvier 1961, on lit : « On peut, par exemple, identifier les forces nouvelles qui s’expriment chez les ouvriers spécialisés et qualifiés […] notamment parce que le progrès technologique conduit à leur ­valorisation professionnelle ; chez les jeunes ouvriers, surtout s’ils sont spécialisés, et même dans les cas où ils sont issus de l’école FIAT ou d’organisations catholiques ; chez les techniciens, surtout chez les jeunes techniciens qui, en raison des fonctions toujours plus complexes qu’ils occupent, sont directement concernés par les problèmes que posent le progrès technologique et la gestion de l’entreprise […]. » Mais c’est surtout sur l’introduction dans l’usine de dizaines de milliers d’immigrés méridionaux que se porte l’attention. « Cire vierge », les immigrés « sont immédiatement jetés dans le processus de production45. Et ils contribuent de manière déterminante à généraliser une condition nouvelle, celle du nouvel ouvrier de type parcellaire, du préposé à la machine de troisième catégorie » : l’« ouvrier-masse » ainsi que le nommeront diverses productions théoriques ultérieures.

Les jeunes ouvriers spécialisés originaires du Nord, comme les immigrés ­méridionaux, se sont formés politiquement en dehors du mouvement ouvrier ­traditionnel. Ils sont étrangers à son histoire et à ses sédimentations, et ils sont ­extrêmement sensibles au climat social et culturel à l’extérieur de l’usine, dont ils proviennent. L’hebdomadaire Mondo nuovo, qui est alors l’organe de la gauche du PSI (il sera plus tard à l’origine du PSIUP, qui jouera un rôle politique important dans le développement de la nouvelle gauche46), se donne régulièrement pour tâche de définir les caractéristiques, la phénoménologie et les articulations du néo­capitalisme, aussi bien dans l’agriculture que dans l’industrie. Deux des articles du premier numéro des Quaderni rossi sont d’abord parus dans Mondo nuovo : l’éditorial de Vittorio Foa et l’analyse de Giovanni Mottura sur la lutte des 10 000 ­ouvriers des cotonneries du Val di Susa (en grande partie des femmes, et dont 10% seulement émargent au syndicat).

Le groupe des Quaderni rossi est né à Turin, berceau du capitalisme italien et de son contrechamp ouvrier. Il évolue sous l’impulsion de Raniero Panzieri, et s’engage dans un processus de recherche qui porte à la fois sur le « plan du capital » et sur la physionomie de la nouvelle classe ouvrière47. Au groupe rédactionnel se joignent « des camarades qui militent au PSI, au PCI, ou dans aucun parti, à la CGIL ou dans aucun syndicat, qui proviennent d’expériences politiques diverses, mais qui adoptent une position commune face à la situation de la lutte ouvrière durant cette période48 ». Les luttes de la « nouvelle classe ouvrière » avaient fondé leur université.

Déjà auparavant, un certain nombre de petits groupes avaient mené des expériences théoriques et politiques minoritaires au sein du mouvement ouvrier. Celle que l’on devait à Danilo Montaldi était particulièrement originale. À l’instar de beaucoup de rédacteurs des Quaderni rossi, Montaldi était reparti de la pensée et des pratiques de la « gauche communiste49 » qui a plus à voir avec le communisme ­libertaire qu’avec la « forme parti » du léninisme classique. Ce courant plaçait donc au centre de son questionnement et de son action politique les comportements autonomes de la classe, et non les problèmes qui agitaient les groupes ­dirigeants.

Et c’est précisément l’investigation, la recherche, l’enquête ouvrière, qui orientent une partie importante du travail des Quaderni rossi. Au fondement de ce renouvellement de l’analyse, il y a ce que Romano Alquati (l’une des plus extraordinaires intelligences du moment) commence à nommer co-recherche (conricerca), et qui est une activité pratique de connaissance : « On commence donc par aller voir comment sont faites les usines et comment elles fonctionnent réellement, comment sont les ouvriers, comment est organisé le commandement dans l’usine, on commence à faire circuler le mot d’ordre justement de l’enquête ouvrière, faite avec les ouvriers, à partir de leur point de vue subjectif. Les objectifs de l’enquête et de la recherche consistent à produire à la fois de la connaissance et des pratiques, pour la lutte, pour que des initiatives se prennent à la base, en dehors (et souvent contre) la fonction de médiation des partis et des syndicats50. » Le va-et-vient entre l’analyse et l’expérience est une source d’enrichissement permanent aussi bien pour les intellectuels que pour les avant-gardes ouvrières. Il permet surtout à la théorie de se renouveler et de gagner continuellement en complexité, en incorporant les comportements réels de la classe, plutôt que d’imposer au mouvement réel ses propres catégories.

L’expérience des Quaderni rossi, bien que contrariée et souvent dépréciée par les partis, devient un modèle qui se diffuse rapidement. Des groupes analogues se constituent dans d’autres grandes villes industrielles, à Milan, à Venise (Porto Marghera), à Rome, où une bonne partie de la section universitaire du PCI se réfère à l’expérience du groupe turinois.

Panzieri est une source inépuisable d’hypothèses de recherche. Dans un premier temps, il est question de mener une enquête aux côtés du syndicat, en lien avec des militants de base, des ouvriers, des syndicalistes51. Il est notoire qu’à ce moment la FIOM, par exemple, est en train d’ouvrir un débat sur sa fonction politique et organisationnelle, mais chacun a aussi en tête que la plupart des luttes se déterminent alors de manière « autonome », en dehors du PCI et du syndicat, qui sont perpétuellement contraints à essayer de reprendre la main.

Mais après les événements de la piazza Statuto52, même ce type de collaboration informelle deviendra impossible. « Il n’y a plus rien à faire, le Parti est complètement bureaucratisé, le syndicat est complètement bureaucratisé, les hypothèses de renouvellement que certains dirigeants continuent à mettre en avant sont pleines d’ambiguïtés. Loin de s’orienter vers un nouveau cycle de luttes, elles restent totalement dictées par des objectifs de récupération et de contrôle. » Il est donc nécessaire de chercher d’autres voies, d’affiner les instruments théoriques, de consolider les liens avec la nouvelle classe ouvrière.

« Lire Le Capital devient le problème fondamental. C’est le cœur de la méthode nouvelle qui s’expérimente à ce moment. Lire Le Capital, cela veut essentiellement dire lire le Livre I, c’est-à-dire les chapitres sur les machines et le chapitre sur la grande industrie. La thèse fondamentale qui en ressort, c’est que nous sommes désormais entrés dans la phase de la grande industrie telle que Marx l’a décrite, et qu’à partir de cette définition générale, il s’agit de reconstruire les catégories de l’intervention, les catégories de la lutte, en des termes qui soient justement adéquats. »

L’usage créatif, non idéologique de Marx, devient l’arme méthodologique fondamentale de la « co-recherche ». « On va regarder précisément si ces catégories marxiennes sont encore opérantes dans le cadre d’une pratique politique, si elles correspondent encore à l’état actuel, déterminé, du développement capitaliste, si elles permettent de comprendre l’exploitation en des termes adéquats. Eh bien je crois qu’en effet, ce travail a été d’une importance fondamentale. Quelle est la ­découverte qui se trouve à son fondement? À la base, il y a cette découverte que Le Capital, et l’œuvre de Marx en général, sont des œuvres qui représentent le point de vue ouvrier. C’est-à-dire que Le Capital n’est pas ce panettone53 qui contiendrait une théorie objective du développement capitaliste : il est la science de l’antagonisme de classe tel qu’il existe à chaque stade du développement capitaliste. Chercher à saisir le noyau, la cellule fondamentale d’une formation historique donnée d