« Un poignard dans le cœur de la ville capitaliste »

« Le 28 novembre 1968, un cortège d’étudiants de la Città degli studi1 quitte la résidence universitaire du viale Romagna. Dans le centre de Milan, la manifestation se joint à d’autres cortèges en provenance de la Statale, de l’université Catholique, et à des milliers de lycéens2 ». L’objectif de la manifestation est d’occuper l’ex-Hôtel Commercio, piazza Fontana, « derrière le Dôme, en face de l’archevêché, non loin de la Scala, de l’Hôtel de ville, du siège de la Province et de la Préfecture de Police […], bref, au cœur du centre historique ». Les motifs de l’occupation sont clairement énoncés dans un tract distribué par les manifestants. On y explique la situation alarmante des étudiants-travailleurs et des étudiants fuori sede, et notamment le fait que trois cents d’entre eux aient été refusés à la Cité universitaire du viale Romagna par manque de place.

Avec l’occupation de l’ancien hôtel Commercio, la composante prolétaire du Mouvement étudiant devient visible, et elle commence à développer un discours qui lui est propre. Dans le récit qu’il en fera dans les Quaderni piacentini, Giuseppe Natale (qui s’engagera par la suite dans le syndicalisme enseignant) analyse le fonctionnement de la ville capitaliste: « Le plan régulateur prévoit de transformer rationnellement le centre historique en ce qu’il est déjà: un centre de direction politique, administrative, culturelle – le cerveau de la ville capitaliste. […] Le plan, c’est la rationalisation de la ville en termes de classes. C’est la logique même de l’usine, la ville divisée en secteurs: les bidonvilles, les monstrueuses cités populaires, les habitations respectables, les maisons de luxe, autant de défroques distinctes pour habiller les parias, la classe des travailleurs exploités, les classes moyennes, la haute bourgeoisie. L’ensemble doit être “bien” distribué sur le plan urbanistique, tout doit s’organiser autour du centre qui doit être la salle des machines et le paradis bourgeois. […] Tout cela, nous l’avons “découvert” après le 28 novembre. Nous étions viale Romagna, à la Cité universitaire, notre secteur de Milan-usine, mais pour la plupart, nous ne savions rien des autres secteurs, et le plus inconnu de tous, c’était le secteur central: le cerveau et le cœur de cet organisme monstrueux. Nous connaissions pourtant, et nous avions déjà combattu lors des luttes de 1967, la difficulté d’accès aux logements étudiants, la séparation des étudiants en sciences et des étudiants en lettres, etc. Mais nous l’avions fait dans l’espace étroit du corporatisme et de la revendication syndicale, sans débouché politique. Cette année, au contraire, on se projetait à l’extérieur, on faisait main basse sur la ville. »

Une telle analyse de la ville est clairement influencée par les discours de la Faculté d’architecture en lutte. Dès 1967, dans leur désir de ne pas laisser la réflexion politique confinée entre les murs de l’université, les étudiants avaient cherché à faire le lien avec « la question du territoire (sur les problèmes de construction, d’urbanisme, de planification territoriale et donc – au bout du compte – sur les problèmes de logement que rencontraient les travailleurs dans une métropole comme Milan) ». C’est donc une thématique classique du « réformisme avancé » que s’approprient les « étudiants prolétaires » et fuori sede, non sans un saut qualitatif qui préfigure certains de leurs choix politiques à venir. « Ainsi le tract de l’occupation dénonce les faits: “À Milan, il y a 2300 lits pour plus de 20000 étudiants fuori sede. Plus de 1800 affichent des loyers mensuels supérieurs à 60000 lires, et certains atteignent même les 110000 lires; sur ces 2300 lits, seuls 900 font partie du parc public.” En 1967, la lutte s’inscrivait encore dans la logique légaliste de la revendication. Nous demandions alors une nouvelle résidence étudiante et une nouvelle cantine […]. Depuis le 28 novembre 1968, le seul principe de lutte qui soit juste est celui de PRENDRE et non pas de demander CE QUI NOUS REVIENT DE DROIT. Aujourd’hui, nous avons compris qu’IL EST JUSTE DE SE REBELLER, et que tout peut et doit être remis en question […]. La lutte de nos 300 camarades est la lutte de tous les étudiants.

La réaction des autorités communales fut déconcertante. Prises à contre-pied, elles commencèrent par attendre. La presse bourgeoise, même la moins progressiste, se borna à constater le cas de certains (!) étudiants “défavorisés”, et le maire socialiste promit de remédier aux nécessités les plus impérieuses. »

L’ex-hôtel Commercio devint rapidement la plus grande « commune urbaine » de la ville, et probablement d’Europe. De nombreux jeunes travailleurs immigrés, mais aussi de nombreux représentants de l’aire de la contre-culture rejoignent rapidement les étudiants. Les espaces intérieurs sont réhabilités grâce au soutien et à la collaboration de coopératives communistes de l’UDI (proche du PCI) et des comités de base de l’ATM3. Le Commercio devient vite un point de ralliement, un haut lieu de l’agitation politique, avec les inévitables contradictions dues à « l’excessive » richesse de ses différentes composantes. Mais pendant toute une longue période (l’occupation durera jusqu’en juillet 1969), la composante « de masse » du mouvement s’efforcera d’étendre ce modèle d’intervention à d’autres réalités de lutte. Les occupants établissent des contacts avec la naissante Unione inquilini et les expulsés du quartier Isola-Garibaldi, ils interviennent dans les cités-dortoirs de Cinisello Balsamo, ils participent aux luttes de la Cité universitaire du viale Romagna, ils se rapprochent des Comités unitaires de base dans les usines4.

Le Mo